L’intelligence créatrice

La Lettre circulaire

Je relisais dernièrement Remy de Gourmont, au mordant intact après un siècle de repos, mais c’est seulement en le lisant que je découvris qu’il s’agissait d’une relecture. Non qu’il y soit pour quelque chose – ce cher Gourmont vieillit bien, sans doute mieux que ne le feront la plupart de nos auteurs, déjà vieux à parution. J’ai l’habitude, mauvaise ou bonne, de lire dans le désordre jusqu’à me perdre, voilà tout. Je finis par ne plus savoir ce qui est lu et ce qui reste à lire. Encore faut-il préciser que mon désordre n’est qu’une réticence envers un ordre souvent arbitraire, en particulier pour un volume d’essais où j’ai flâné à ma guise, et plus longtemps que je ne pensais. Les corrections au crayon des nombreuses coquilles présentes dans mon édition trahissent, outre une légère cuistrerie orthographique de ma part, les va-et-vient de cette première lecture en partie oubliée. Combien de livres attendent dans ma bibliothèque de telles retrouvailles ? (Quel petit conte cruel écrirait un Villiers de l’Isle-Adam à partir d’une telle anecdote ?)

Remy de Gourmont était le type même du mentat°, observateur et analytique, dénué du moindre sentimentalisme. Dans « La dissociation des idées » (in La Culture des idées), Gourmont écrit : « Il y a deux manières de penser : ou accepter telles qu’elles sont en usage les idées et les associations d’idées, ou se livrer, pour son compte personnel, à de nouvelles associations et, ce qui est plus rare, à d’originales dissociations d’idées. » L’intelligence créatrice est bien sûr celle des deux qui sépare vieilles idées ou images (« l’idée n’est qu’une image usée ») et propose des appariements inédits. Elle détruit clichés et lieux communs, brusque nos préjugés par son inébranlable hardiesse, régénère la langue et notre regard par de nouvelles images. Il est rare cependant que les deux manières de penser s’excluent tout à fait chez un individu, même le plus talentueux. Gourmont cesse ainsi de dissocier les idées dès qu’il parle des femmes, comme du reste la plupart de ses contemporains et encore une partie des nôtres. Qu’écrivait Montesquieu à ce sujet ? « On ne jugera jamais bien les hommes si on ne leur passe les préjugés de leur temps. » Que ceux-ci passent trop lentement est une autre affaire.

° Si vous ne comprenez pas cette référence, il vous faut lire Dune de Frank Herbert.