Recentrer le monde

La Lettre circulaire

À l’embouchure du long fleuve de sang qu’avait été la Première Guerre mondiale, Paul Valéry écrivait « La crise de l’esprit ». Le fleuve, par ses crues avides d’hommes, avait emporté avec lui les derniers rites d’un monde qui se croyait civilisé, laissant sur son passage ce limon de désarroi où rien ne pousse que de travers. Le monde occidental avait failli s’anéantir, et le frisson existentiel qui l’avait parcouru ne l’avait pas encore abandonné (les fêtes des Années folles s’en chargeraient bien assez tôt) quand Valéry écrivit son essai. « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. » L’oubli n’était plus réservé à l’ancien peuple maya ou à celui qui a levé les statues mutiques de l’île de Pâques, et les levant engendré une catastrophe écologique menaçant jusqu’à son existence. Désormais, « l’abîme de l’histoire est assez grand pour tout le monde ».

Nous le savions. Ce qu’avant la Première Guerre mondiale l’Européen ignorait, c’était que toute sa culture, tout son esprit ne suffiraient pas à le prémunir contre la chute funeste des anciennes civilisations. Une conscience de sa fragilité commençait à poindre, qui ne s’exprimerait pleinement qu’avec la Seconde Guerre mondiale, les camps et la bombe. « Nous considérons ce qui a disparu, nous sommes presque détruits par ce qui est détruit ; nous ne savons pas ce qui va naître, et nous pouvons raisonnablement le craindre. Nous espérons vaguement, nous redoutons précisément ; nos craintes sont infiniment plus précises que nos espérances ; nous confessons que la douceur de vivre est derrière nous, que l’abondance est derrière nous, mais le désarroi et le doute sont en nous et avec nous. » Ces phrases de 1919 seront aussi de 2019, mais il ne tient qu’à nous de les faire mentir.

Nous ne serons pas une autre génération perdue. Nous sommes arrivés à l’âge adulte quand tombaient les tours du World Trade Center. Nous obtenions nos diplômes quand survenait la crise financière. Nous devenons parents quand la crise écologique semble de plus en plus inéluctable. Nous n’avons pas d’autre choix que d’imaginer un monde meilleur, alors que celui-ci, polarisé comme jamais, s’éloigne chaque jour davantage de la décence ordinaire si chère à George Orwell. Il faut le regarder avec audace et générosité pour ne pas rêver de ruines futures, et céder ainsi à un romantisme inversé et comme nostalgique de sa propre fin. La littérature est ce lien sensible entre les individus, le rappel d’une unité malgré nos différences, la possibilité d’une concorde. La littérature ne suffira pas, mais elle aidera volontiers à recentrer le monde.