Comment revisiter un classique

La Lettre circulaire

Je regardais l’autre soir le King Kong de 1933 produit par la RKO. Le thème de la Belle et la Bête, bien qu’exprimé à plusieurs reprises – hélas de la manière la moins fine et la moins cinématographique qui soit, c’est-à-dire dans les dialogues –, n’est jamais développé à l’écran. Il ne pouvait en être autrement pour un film destiné au grand public – la sensibilité moyenne de 1933 était réfractaire au thème. Pour le spectateur lambda, que les producteurs cherchent à flatter quelle que soit l’époque, les animaux sauvages étaient des bêtes à abattre ou à exhiber dans un zoo ou une salle de spectacle, en l’occurrence un théâtre de Broadway ; les femmes ne servaient qu’à crier leur besoin de protection à des hommes armés de leur machisme et de quelques grenades ; la nature, bonne à piller, devait se soumettre à la domination de l’homme blanc ; quant au peuple autochtone de l’île qu’abordent nos fiers aventuriers, inutile de dire qu’il n’est pas montré avec un regard d’ethnologue.

On ne peut pas voir ce film aujourd’hui sans remarquer que le monde a changé – peut-être même espère-t-on qu’il change davantage. À part les fous cruels qui se photographient un pied sur le corps encore chaud d’une girafe par eux abattue, on ne considère plus les animaux sauvages comme un trophée à revendiquer. À part les trop nombreux misogynes qui pensent encore qu’un non est pour les femmes une autre manière de dire oui, une moitié de la population n’est plus censée considérer l’autre moitié comme sa propriété. À part… d’accord, il reste beaucoup de travail, mais ce qui hier était la norme est aujourd’hui perçu comme une aberration. La sensibilité moyenne s’est éloignée un tout petit peu de la cruauté ou de l’indifférence à la souffrance. Hélas, elle n’évolue pas de manière homogène et demeurent ici où là des partisans de la réaction, mais ce n’est pas pour eux que vous écrivez (sinon, je vous invite à ne plus me lire).

Un tel écart de sensibilité entre un classique et son public actuel est une aubaine pour tout auteur. Il peut le revisiter. C’est sans doute ce qui a intéressé Peter Jackson dans son remake de King Kong, satire à peine déguisée du premier, ou Coppola dans son Dracula, contresens romantique de l’histoire de Bram Stoker. Certains classiques sont révisés par leurs propres lecteurs et sans même que ces derniers s’en aperçoivent. C’est arrivé à Don Quichotte, dont le sublime panache a survécu à la cruauté de son auteur. Ça arrivera sans doute à Madame Bovary, qui attend depuis plus de 150 ans qu’une humanité généreuse la relève du mépris où l’a maintenue ce mufle de Flaubert, en cela trop inspiré par Cervantes.