On n’a jamais autant lu…

La Lettre circulaire

… autre chose que des livres. Confrontés à l’indifférence du monde à l’égard de la littérature, nous qui écrivons, publions ou vendons des livres réagissons par le déni ou la complainte, jamais par « l’audace, l’esprit d’entreprise et d’aventure », comme dirait Chateaubriand, jamais à court de panache. Nous manquons étrangement d’imagination dès qu’il s’agit de nous réinventer, dans un siècle qui a pourtant la manie de l’impermanence.

On n’a jamais autant lu depuis l’avènement du Web, dont on fêtera les 30 ans en mars 2019. En l’espace d’une seule génération, Internet s’est substitué au livre comme médium d’élection de toute une civilisation. Le livre imprimé s’était imposé avec un tact plus sûr, prenant son temps pour remplacer le codex manuscrit des moines, qui n’étaient d’ailleurs pas contre un repos bien mérité après tant d’heures passées au scriptorium. On a eu cinq siècles pour apprendre à confondre la littérature avec le livre imprimé. J’espère qu’il nous faudra moins de temps pour désapprendre et imaginer une nouvelle littérature, que j’appelle Contreforme, conçue d’emblée pour notre siècle et ses usages. Mais au lieu d’agir en surhommes, ce qui dans la langue de Nietzsche serait presque un pléonasme, nous nous tournons vers la morale des faibles pour justifier notre impuissance. Si seulement Amazon° n’existait pas… est le vœu pieux de bien des amers, quand leur ressentiment ne s’exprime pas directement contre celles et ceux qui n’achètent aucun livre. Personne d’autre que nous ne peut résoudre nos problèmes, et c’est un sentiment assez libérateur.

° Remplacez Amazon par n’importe quelle excuse : Netflix, le coût de la vie ou les jeux vidéo.