Chérissez votre routine d’écriture

La Lettre circulaire

En répétant la même tâche semaine après semaine, on devient assez confiant en sa capacité à relever une nouvelle fois le défi, quel qu’il soit et quel que soit le moral. On apprend même deux ou trois choses au passage. C’est pourquoi chacun développe sa propre routine d’écriture. On acquiert par la pratique une maîtrise qu’aucune théorie ne saurait remplacer, et les traces accumulées de cette pratique encouragent de nouveaux élans.

Les 63 lettres précédentes m’incitent pour la 64e fois à réduire en une ou deux minutes de lecture une idée que je me contenterais sinon de ressasser. Ce qui vous oblige en dernier lieu n’est pas votre calendrier d’écriture, mais votre calendrier de publication, qui vous sort du cercle ô combien fantasmatique des révisions infinies (mes rêveries, pardon mes révisions occupent bien les 4/5e de mon temps). Votre routine de publication doit ainsi primer, contraindre et définir votre routine d’écriture. Toujours publier devrait être la devise de l’écrivain.

Il n’a jamais été aussi simple de publier grâce à Internet, où chacun peut tenir salon et se faire lire pour enfin arrêter d’écrire, ou plutôt de réécrire. La littérature reviendra peut-être à ce geste éminemment social de l’écriture épistolaire du XVIIIe siècle. On écrivait à ses correspondants et à leurs salons respectifs ce qu’on appelait des lettres circulaires. Casanova, dans le récit de son évasion de la prison des Plombs, à Venise, fustige ainsi un courtier de change qui refusait de l’aider : « … je te déshonorerai en écrivant des lettres circulaires qui te feront connaître pour le plus lâche des hommes. » C’est par une nouvelle forme de lettre circulaire que l’écho de son déshonneur se propage encore aujourd’hui.