Vivre de sa plume, jouer aux quilles ou sculpter son propre tombeau

La Lettre circulaire

Le brusque Malherbe, à qui l’on se plaignait du peu de reconnaissance dont jouissaient les poètes, répondit que « c’était sottise de faire des vers pour en espérer autre récompense que son divertissement, et qu’un bon poète n’était pas plus utile à l’État qu’un bon joueur de quilles » (Racan, Vie de Monsieur de Malherbe). On ne pourra pas lui reprocher de défendre les intérêts de sa corporation, qu’il avait pourtant à cœur, mais sur un autre plan – celui exclusif de l’art poétique, qu’il contribua à élever par sa folle exigence envers lui-même et ses pairs.

Il n’y a jamais eu que trois manières de vivre en écrivant : toucher quelque rente ou pension, par héritage, mécénat ou sinécure ; faire le gigolo comme le narrateur de Breakfast at Tiffany’s ; et depuis environ deux siècles vendre beaucoup de livres, ce qu’on appelle encore vivre de sa plume, même si plus personne n’en utilise depuis la fin du XIXe siècle. Aucune des trois n’est accessible au plus grand nombre d’entre nous. Ce que disait Mallarmé en 1891 est encore vrai aujourd’hui : « Pour moi, le cas d’un poète, en cette société qui ne lui permet pas de vivre, c’est le cas d’un homme qui s’isole pour sculpter son propre tombeau. »

Le numérique, en rapprochant auteurs et lecteurs, offre une alternative que j’appelle le mécénat distribué. Des plateformes comme Patreon permettent de ne plus dépendre d’un seul mécène capricieux, s’il existe, mais d’un millier donnant chacun quelques euros par mois, contre le privilège de vous lire et de contribuer à votre succès. Il suffit ainsi de réunir mille lecteurs fidèles pour vivre de ses écrits, ce qui serait impossible avec l’actuel modèle de répartition de la valeur dans la chaîne du livre. Kickstarter permet à chacun de lancer une campagne de financement participatif pour couvrir les coûts de fabrication d’un livre. Ce n’est jamais qu’une modernisation de l’appel à souscription que les amis d’un poète faisaient circuler pour payer l’impression de son prochain recueil. Le poète, dans ce siècle numérique, sculptera peut-être autre chose que son tombeau.