La guerre des visages

La Lettre circulaire

Le siècle s’est ouvert sur la destruction en mars 2001 des Bouddhas géants de la vallée de Bâmiyân, en Afghanistan. La poussière des explosions a voilé leurs beaux visages apaisés avant qu’ils ne disparaissent. Un seul mois de tirs de mortier et d’explosions aura suffi à effacer leur sourire, après quinze siècles passés à résister à l’abrasion du temps. Recommençait ainsi la longue guerre des hommes contre leur mémoire, où l’on s’en prend d’abord aux visages.

Guerre au non-soi, dont on veut oublier l’insolente existence. Ainsi ces femmes défigurées par l’acide qu’on leur jette – pour punir le crime que sont leurs yeux, qui ont tant à nous dire ? Ainsi ces homosexuels aux visages tuméfiés par l’intolérance, jusque dans les capitales de nos démocraties encore libérales. Guerre œcuménique, généreuse comme un virus que la religion de son hôte indiffère, qu’il soit un taliban ou quelque bouddhiste de Birmanie opprimant lentement, tranquillement des Rohingyas.

Guerre à la mémoire, aux différences qu’elle transmet, aux libertés qu’elle permet. Lui survivra une race nouvelle d’hommes sans visage ni souvenirs, contraints de refléter l’autre pour ne pas s’en faire un ennemi. Dans cette surenchère du même, il n’y aura plus besoin de lois, car il n’y aura plus de différences à défendre. La survivance du moi deviendra de plus en plus impossible. Quel beau réfractaire dessinera, dans le sable de notre civilisation, le visage déjà illisible de l’humanité ?