L’œuvre d’art comme don

La Lettre circulaire

« … une œuvre d’art est un don, pas une marchandise », écrit le poète et essayiste américain Lewis Hyde dans The Gift (1983, non traduit). Quiconque a déjà publié un livre sait la valeur purement symbolique du peu d’argent qu’on en retire. Son écriture est un acte irrationnel, car ce qu’on y met de soi dépasse de loin sa valeur marchande. Pourtant, on juge encore de l’intérêt d’un livre d’après celle-ci. Aux États-Unis, la première question qu’un éditeur pose à un écrivain est : « Quelle est votre audience ? » On ne peut bien sûr pas lui répondre que cette question d’éditeur appelle une réponse d’éditeur et non d’auteur.

En s’inscrivant dans la lignée de l’Essai sur le don de l’anthropologue français Marcel Mauss, Lewis Hyde montre que l’art, pour survivre et se renouveler, ne saurait se limiter à un échange marchand, mais doit au contraire exprimer le don d’un esprit à un autre, d’une imagination à une autre. « … les œuvres d’art, écrit-il, existent simultanément dans deux “économies”, une économie de marché et une économie du don. Cependant, une seule d’entre elles est essentielle : une œuvre d’art peut survivre sans le marché, mais là où il n’y a pas de don il n’y a pas d’art. »

La littérature circule, de solitude en solitude. Puis un lecteur, que rien ne différencie du reste des lecteurs, à part peut-être sa gratitude à l’égard des génies de ses lectures, veut soudain leur rendre la politesse et se met à écrire. Sans attendre de compensation immédiate pour le temps et l’énergie qu’il met dans ses écrits, qui deviendront peut-être un livre, des livres, une œuvre – sans même savoir s’ils le deviendront. C’est là son courage, c’est là son panache inconnu. Et les génies dont il se sent aujourd’hui le débiteur seront remboursés par ses lecteurs futurs, et les lecteurs de ses lecteurs, jusqu’à la fin de la littérature. Qui finira, comme tout geste désintéressé.