Dites-moi votre secret

La Lettre circulaire

Commençons par une confession. – Je n’arrive pas à regarder Les Sopranos tant ils sont mal habillés. Est-ce ma faute si l’une des meilleures séries TV que je connaisse est un documentaire sur la vulgarité ? Tant qu’ils portent des costumes bien coupés (et des montres moins voyantes qu’un gratte-ciel de Dubaï), je n’ai rien contre les mafieux – les films de Coppola m’enchantent. Je pourrais me justifier en disant que l’esthétique compte. Je tomberais ainsi dans un travers on ne peut plus humain : nous apprenons toujours à justifier nos vices, en les nommant vertus par exemple, sinon comment vivre avec ? Un avare ne vous dira jamais qu’il l’est, mais louera son bon sens et les charmes d’une vie économe. Un bon snob de votre connaissance ne vous dira jamais qu’il l’est, mais qu’il sait jouir d’une forme raffinée d’autodérision. Nous redéfinissons ce qui en nous ne coïncide pas avec la vision idéale que nous avons de nous-mêmes. C’est d’ailleurs un moyen imparable pour mener son autocritique : dès qu’il y a redéfinition des termes, on se ment à soi-même.

Si vous pensez échapper à la règle, vous êtes soit un saint (quel ennui doit être votre vie), soit un hypocrite (quel numéro pour le moraliste). « Tout le monde ment », dirait le claudicant Dr House (qui souffre surtout de la paresse des scénaristes). Les mots ne veulent rien dire, c’est pourquoi je doute d’un personnage qui m’explique son caractère. Seuls ses actes le révèlent. Si l’une de vos joies est le spectacle constamment renouvelé de la mauvaise foi des hommes, vous ne serez jamais en mal de documentation pour écrire. Les romanciers ne brillent pas par leur seule technique, mais parce qu’ils ont découvert, en bons voyeurs qu’ils sont, un secret sur leurs congénères. Ce secret est souvent un paradoxe, une contre-évidence. Cherchez la contradiction, vous trouverez un personnage.