La plus belle lettre d’amour

La Lettre circulaire

La plus belle lettre d’amour que je connaisse est aussi une lettre de suicide. Virginia Woolf l’écrivit avant son ultime ellipse, le 28 mars 1941, à l’intention de son mari Leonard : « Si quelqu’un avait pu me sauver, cela aurait été toi. » Elle entendait de nouveau ces voix qui n’étaient pas celles des muses, qui l’empêchaient d’écrire et même de lire, gâchant sa vie et celle de son mari. « Et cette fois-ci je ne m’en remettrai pas. » Elle eut ce dernier geste d’amour ou de courage, enfonçant des pierres dans ses poches avant de s’enfoncer dans le lit d’une rivière.

« Si quelqu’un avait pu me sauver, cela aurait été toi. Tout m’a abandonnée, sauf la certitude de ta bonté. » Eurydice ne saurait suivre Orphée, elle a choisi de le libérer de son propre dévouement. Il faut entendre cette lettre telle qu’elle est lue sur la superbe composition de Max Richter, dans son album Three Worlds: Music from Woolf Works (dernière piste : « The Waves: Tuesday »).

Les Woolf avaient fondé en 1917 la Hogarth Press, où parurent la plupart des livres de Virginia. Elle s’était mise à la composition typographique, qui nécessite une rigueur propre à calmer les nerfs des grands malades, et composait elle-même les livres de la maison, comme La Terre vaine de T. S. Eliot. (On lui reproche encore d’avoir refusé Ulysse de Joyce, mais on oublie tous les grands livres qu’elle a acceptés.) Virginia Woolf était trop farouche pour ne pas chérir la liberté que représentait la Hogarth Press. Elle profiterait aujourd’hui de l’impression à la demande, apprendrait à programmer et enverrait plus d’emails que Voltaire de lettres, pour atteindre ses lecteurs sans dépendre d’aucun intermédiaire.