Transgressez votre propre mesure

La Lettre circulaire

Il m’arrive de déplorer la trop grande mesure dont fait preuve l’écrivain qui me consulte, s’excusant presque d’écrire, ajoutant aussitôt « vouloir juste écrire un livre ». Craint-il que je le prenne pour l’un de ces aimables fous qui cherchent à réduire leur vie à une œuvre de génie ? N’importe qui peut écrire un livre, et même le publier (que celles et ceux recevant lettre de refus sur lettre de refus me pardonnent cette impudence), mais combien seront encore lus dans cent ans ?

« Est-ce que ça vaut la peine de continuer ? », m’écrit-on parfois en me tendant un manuscrit en pièce jointe. (Cas plus rare : qu’on refuse de m’envoyer son fichier par email de peur qu’il soit intercepté par des hackers nord-coréens. Histoire vraie.) Se poser la question, c’est déjà y répondre – le plus souvent par la négative si l’on est honnête avec soi-même (personne ne l’est). La vraie réponse est celle que donne Rilke dans ses Lettres à un jeune poète : « Votre regard est tourné vers le dehors ; c’est cela surtout que maintenant vous ne devez plus faire. Personne ne peut vous apporter conseil ou aide, personne. »

Voici pourquoi. – La question est mal posée, elle s’intéresse à un état passé pour juger un devenir qu’on ne saurait prédire. Le talent n’est pas inné, mais s’acquiert grâce à une persévérance de pèlerin. La question est mal posée car d’abord elle est posée. Écrire, c’est-à-dire bien écrire, est une attitude autant qu’un savoir-faire. Douter de soi au point de soumettre son destin à une autorité extérieure – éditeur, conseiller littéraire ou autre – n’est pas la meilleure des attitudes. La seule autorité est celle de l’auteur, qui aura bien sûr le bon goût de savoir s’entourer. Le doute est inévitable, chaque phrase est un doute, mais la finalité de votre dévouement à la littérature n’en tolère quant à elle aucun : vous deviendrez un grand écrivain. Rien ne vous assure une telle réussite, mais personne ne réussit sans y avoir cru. Aussi ne vous demandez pas si ça vaut la peine de continuer, mais plutôt quelles ressources supplémentaires vous pouvez mettre en œuvre pour réussir.

Cela implique une confiance en soi presque enfantine. « Croire en votre propre pensée, croire que ce qui est vrai pour vous au plus secret de votre cœur est vrai pour tous les hommes – là est le génie. » Ce n’est pas pour rien que Nietzsche aimait tant Emerson, que je dérange ici dans son essai La Confiance en soi. La démesure était la seule faute que les dieux des Grecs punissaient – un outrage à l’ordre du monde. Le génie est démesure. Regarder Aguirre, la colère de Dieu de Werner Herzog pour comprendre – mieux, ressentir – ce qu’est la démesure. « Je suis la colère de Dieu. Qui d’autre est avec moi ? », déclame à la fin du film un Klaus Kinski extatique (pléonasme) à son équipage décimé. Le radeau qui devait les mener jusqu’à Eldorado menace de prendre l’eau et continue de dériver sur l’Amazone. La démesure autorise toutes les audaces et tous les crimes. Sentiment intoxicant, irrépressible. C’est ce qui rend certains génies si invivables – ils se prennent pour des divas, en prennent les caprices. « Exprimez votre conviction profonde, et son sens en deviendra universel ; car le moment venu, ce qui est le plus secret devient le plus répandu », continue Emerson. Et ce ne sera pas grâce à la postérité, sur laquelle on ne peut jamais compter, mais bien par la volonté d’une sensibilité opiniâtre.