Dans votre poche

La Lettre circulaire

Je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais Steven Soderbergh a tourné ses derniers films avec un iPhone. Ce n’est certes pas le premier à le faire (Sean Baker avait montré que c’était possible dès 2015 avec le beau Tangerine), mais j’admire l’enthousiasme de Soderbergh à innover et défier le statu quo. Son choix n’est pas dicté par un budget limité et la nécessité d’un tournage DIY, mais par la volonté de renouveler l’esthétique du cinéma.

L’iPhone est devenu assez banal pour qu’on en oublie la grande liberté de création qu’offre ce nouveau Prométhée. L’appareil est si petit par rapport à une caméra professionnelle que les acteurs l’oublieraient presque pendant qu’ils jouent. Le dispositif, léger et mobile, favorise l’improvisation aussi bien des acteurs que du réalisateur, qui peut décider de ne pas suivre le plan de tournage si la luminosité du moment l’inspire – ou cette terrasse de café au coin de la rue, tiens, allons voir ce qu’on peut en faire. (Que Hong Sang-Soo n’essaye pas à son tour m’étonne.) Les images produites nous semblent si familières qu’elles créent d’emblée un sentiment d’intimité. Elles font partie de notre expérience personnelle, et nous consentons plus volontiers à suspendre notre incrédulité devant des images qui entrent en résonance avec notre propre vie.

Les écrivains, s’ils se réveillaient, pourraient s’emparer avec autant d’audace d’un outil tout aussi banal – et plus archaïque – l’email. C’est quand même la manière la plus simple d’arriver dans la poche de ses lecteurs, et qui sait, d’être lu. C’est au moins de quoi échapper à l’oligarchie des plateformes et des algorithmes qui colonise de plus en plus le Web (dont on fête aujourd’hui les 30 ans), jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien du beau rêve de Tim Berners-Lee.