Défier l’écran blanc

La Lettre circulaire

Il faut parfois accepter de lâcher prise – et tout recommencer. L’écran blanc a valeur de nouveau départ. Certains écrivains redoutent de s’y perdre ; d’autres embrassent le défi, ou l’idée d’un défi, et passent la frontière, munis de faux papiers. Ils savent qu’il faut traverser le désert de l’écran pour trouver une oasis. L’espoir de réussir ailleurs mène le monde.

Le cliché de la table rase évoquait à l’origine le fait d’égaliser le niveau d’une tablette de cire pour en effacer toute inscription. Grâce au numérique, l’édition de nos phrases est devenue si spontanée et intuitive que nous stoppons à tout moment notre élan pour les reprendre – et risquer de les détruire. Il est grand temps de prendre un nouveau départ.

Les pages déjà noircies contraignent celles qui restent à l’être. Elles refusent de céder leur place à la petite dernière si prometteuse qu’elle exige pour s’épanouir la suppression de la moitié de ses aînées. Les pages déjà noircies poussent à la complaisance. Tentant d’améliorer ce qui ne peut l’être, on s’enferme dans un cycle infini de révisions, alors que la solution la plus simple (mais non la plus facile) est de tout recommencer.

J’ai rêvé de nombreuses ruses pour échapper au dieu Procrastination. Sa suggestion de réécrire sans cesse, si je l’écoutais, me permettrait de ne jamais hasarder de nouvelles phrases. Si j’en crois l’essai drolatique que lui a consacré Tim Urban (« Why Procrastinators Procrastinate », Wait But Why), l’une de ses incarnations est le singe des satisfactions immédiates, qui prend le contrôle de nos vies pour mieux les dérouter.

À quoi reconnaît-on un procrastinateur ? Il fait des listes de choses à faire pour le seul plaisir de les barrer. Comme sa volonté est réduite, mais qu’il veut néanmoins avoir la satisfaction de mener à bien quelque chose, il s’astreint à des tâches infinitésimales. Tout ce qui l’intéresse est le pic de dopamine que génère le trait rageur d’un crayon bien taillé biffant un item de la liste.

Les procrastinateurs sont des junkies, et comme tous les junkies, ils pensent pouvoir contrôler leur addiction. Les uns s’enferment à heure fixe dans un lieu privé de toute distraction (pensent-ils, mais le moindre courant d’air peut distraire un esprit paresseux), les autres finissent par dédier leur œuvre au singe des satisfactions immédiates. Ils écrivent sur leur incapacité d’écrire. Un écrivain français, célèbre à défaut de grandeur, en avait fait l’unique sujet de sa chronique hebdomadaire à la matinale d’une radio publique, jusqu’à ce que, lassé, on finisse par le remercier.

Fermez ce que vous étiez en train d’écrire. Appuyez sur cmd-N ou ctrl-N pour créer un nouveau fichier. Tenter un nouveau départ. Défier l’écran blanc.