L’enfer, c’est les mots

La Lettre circulaire

Il y a un roman comique et déprimant à écrire sur les conversations Twitter (ou Slack ou… complétez avec votre vecteur d’oisiveté préféré). Ce roman serait uniquement fait de dialogues et pourrait ne jamais finir. Chacun des personnages impliqués serait bloqué à son insu dans un monologue circulaire ; pensant communiquer avec ses interlocuteurs, il serait prisonnier de ces belles abstractions que sont les mots. L’enfer, c’est eux.

Les mêmes mots ne veulent pas dire la même chose pour tout le monde. Littérature, par exemple, n’évoque pas la même chose, disons le même idéal, à un lecteur de Stendhal et à une lectrice de Flaubert. Celle-ci pourrait reprocher à l’invivable beyliste que vous êtes (invivable, vous l’êtes, comme tout lecteur de Stendhal) sa complaisance pour des livres ni faits ni à faire – mais si charmants, n’est-ce pas ? – Allez, je leur pardonne ce manque de méthode, finirait par admettre l’ascétique qui ne jure pourtant que par les architectures brutalistes de Flaubert. Cela finit parfois moins bien (j’ai failli ébouillanter une amie qui qualifiait devant moi Le Rouge et le Noir de « gentillet » ; reprenant mon calme, je me suis contenté de servir le thé).

Pensez aux confrontations plus douloureuses entre grands lecteurs, qui lisent beaucoup de bons livres, et gros lecteurs, qui lisent beaucoup et de tout, ne sachant pas distinguer le bon livre du mauvais, comme c’était mon cas avant que je ne réapprenne à lire. Les grands lecteurs sont des puristes un brin pédants. J’en suspecte certains de répéter sans les comprendre les jugements esthétiques de leurs pairs. Ces imposteurs admettent la tradition sans tenter de la contredire, non pour le plaisir de contredire, mais pour apprendre à penser (ce qui est bien utile pour juger l’inédit). Les gros lecteurs n’ont qu’un défaut : ils ne sont pas assez snobs. Grands et gros se rencontrant deviennent des hooligans (surtout sur Twitter). Chaque bande tire à elle le continuum de sens que recouvre le mot littérature, jusqu’à ce que celui-ci ne veuille plus rien dire.

L’erreur des grands lecteurs est d’oublier que leur goût, travaillé par l’éducation, l’analyse attentive et des milliers d’heures de dégustation, pardon, de lecture, n’est pas naturel ou inné, c’est-à-dire compréhensible en dehors du contexte culturel qui l’a fabriqué. Les gros lecteurs, ignorant leur propre ignorance (comme tous les ignorants), se sentent à raison méprisés et méprisent en retour, ce qui les fait parfois passer à côté de grands livres. Tous font la même erreur, croyant que la bonne littérature est celle qu’ils aiment, au lieu d’aimer la littérature pour de bonnes raisons (la meilleure étant… oh, j’ai assez pontifié pour aujourd’hui). Chacun souffre de ne pas considérer le regard d’autrui.

« Nous ne valons que par ce qui nous distingue des autres ; l’idiosyncrasie est notre maladie de valeur », dit un personnage de Paludes, ce court roman bavard. Le monde est désormais bien malade, réduit au solipsisme de chacun, au songe égocentrique de chacun. Le consensus est faible. C’est pourquoi un écrivain ne peut compter sur les mots pour écrire, puisqu’ils sont trop flous, puisqu’ils ne montrent rien. Il doit au contraire désamorcer leur charge abstraite en les faisant jouer les uns contre les autres. Alors seulement peut-on faire de la littérature – transmettre des phrases à quelqu’un.