Écrire des dialogues comme Quentin Tarantino

La Lettre circulaire

On me demande souvent comment écrire des dialogues, l’un des arts les moins maîtrisés du roman. J’ai une bonne nouvelle : vous n’avez pas besoin d’être Tarantino pour en écrire de bons. Il vous suffit de vous asseoir à la terrasse d’un café et d’écouter (d’écouter) le tapage des conversations autour de vous. Prenez des notes si vous voulez, n’en prenez pas si vous ne voulez pas, enregistrez avec votre téléphone, n’enregistrez pas : il n’y a pas de méthode (il n’y en a jamais eu). Le tout est de capter la vibration organique d’une conversation, son rythme, ses banalités (elles sont importantes) – et de supprimer tout ce qui ne sert pas votre histoire, c’est-à-dire vos personnages. Un dialogue n’est pas une conversation, mais une illusion de conversation, une reproduction.

Si les dialogues d’un roman me paraissent souvent médiocres et artificiels et mécaniques, c’est qu’on leur impose un triple rôle qui n’est pas le leur : exposition, explication et remplissage.

Vous savez qu’un dialogue est une (mauvaise) scène d’exposition quand deux amis intimes se rappellent l’un à l’autre leur passé commun. Ah, la prépa où ils se sont rencontrés, et cette soirée passée sous le saule pleureur à la pointe du square du Vert-Galant, à regarder briller une dernière fois les cadenas du pont des Arts en finissant une bouteille de sancerre, blanc et plus très frais, et le mariage de celle qu’ils aimaient tous deux avec ce traître de pion… Le dialogue sonne faux car personne ne parle ainsi. Dans une conversation entre amis, le passé est tacite, jamais évoqué que tangentiellement ; il n’a pas besoin de l’être, puisqu’il est commun (et peut-être douloureux, de là qu’on ne fait que l’effleurer). Au lecteur de saisir les allusions, d’interroger les silences.

Un personnage n’est pas non plus censé expliquer sa psychologie ou ses intentions dans un aparté. Personne n’a assez de recul pour avoir la prétention de se comprendre, mais c’est surtout au lecteur de comprendre le personnage d’après son comportement. Enfin, je vous laisse sélectionner toutes les répliques de remplissage, les bonjours et au revoir du quotidien qui apparaissent çà et là dans votre manuscrit, et les supprimer sans regret. Un dialogue est un carrefour : ce n’est pas le moment de ralentir, mais d’accélérer. Coupez le superflu, gardez les seules répliques donnant matière à interprétation.

Tarantino excelle dans les dialogues, qu’il utilise de deux manières : pour l’atmosphère (ouverture de Reservoir Dogs, où il filme des gangsters comme des personnages ordinaires ayant des conversations ordinaires, renouvelant ainsi le genre) et le suspense (ouverture d’Inglourious Basterds et de nouveau avec la scène dans la taverne finissant en impasse mexicaine). C’est une forme géniale de digression au service secret de l’histoire.