Au lecteur de raconter l’histoire

La Lettre circulaire

J’ai tendance à répéter qu’aucune règle ne tient face à un chef-d’œuvre. Et c’est vrai : à toute règle correspond au moins un contre-exemple, qui n’est pas l’exception la confirmant mais la preuve que l’intérêt d’un livre ne se joue pas là. N’est-ce pas plutôt la sensibilité qui s’y exprime qui décide de nos amours ? Ou la profondeur d’un monde créé seulement pour qu’on s’y perde ? Ou le grand plaisir qu’a eu son auteur de l’écrire, présent à chaque page, transmis au lecteur qui le transmettra à son tour en en parlant ? Le sentiment prime toujours la technique.

Parmi les livres respectant les règles, il y en a des bons et des mauvais, et il en va de même pour les livres qui n’en suivent aucune. Toute méthode d’écriture est l’abstraction a posteriori d’une pratique variant selon le contexte. Aucune n’est mauvaise en soi, mais le devient quand on croit à son universalité, quand on oublie le contexte d’origine. Ne reste alors qu’une check-list vide de sens, restreignant l’imagination avant même que celle-ci ne puisse s’exprimer.

Aucune règle ne tient face à un chef-d’œuvre, mais comme j’ai horreur de me répéter, je vais aujourd’hui me contredire pour le plaisir de varier mon quotidien. Voici donc la seule règle qui tienne : Au lecteur de raconter l’histoire. Ce ne sont pas les règles qu’il faut respecter, mais bien le lecteur, que vous perdez (et insultez) aussitôt que vous prenez sa place, en voulant tout lui expliquer. Laissez-le donc travailler un peu.