Contreforme

Bienvenue dans le présent visionnaire

La Lettre circulaire · 071 ·

La science-fiction ne cherche pas à prédire l’avenir – seuls les fous se hasardent encore dans ces traversées sans retour –, mais elle se permet d’émettre quelques hypothèses à son sujet. Elle envoie dans le vide noir qui nous précède des sondes pour détourer le présent. Parviennent jusqu’à nous des images saisissantes, et parfois effrayantes. Comme les navigateurs de la Guilde spatiale dans Dune, nous devons à chaque instant nous orienter dans l’inconnu en fonction de visions plus ou moins probables. C’est pourquoi de tout temps la science-fiction n’a jamais parlé que du présent ; c’est même son obsession, une obsession d’hypermétrope qui a besoin de ce verre correcteur pour y voir plus clair.

« L’éloignement des pays répare en quelque sorte la trop grande proximité des temps », expliquait Racine dans la seconde préface à Bajazet. La littérature est un recul pour la pensée, et la littérature de science-fiction offre ce recul en transportant des préoccupations trop actuelles sur quelque lune inhospitalière de Saturne ou Vénus (erratum du futur : une lectrice attentive me signale que Vénus ne possède à ce jour aucun satellite connu). J. G. Ballard prétendait, dans la préface à l’édition complète de ses nouvelles, que ses histoires de science-fiction ne se déroulaient pas dans le futur, « mais dans une sorte de présent visionnaire ». La revue Visions, fondée par Mathieu Triay, se conjugue d’emblée dans ce mode spéculatif.

Le premier numéro rassemble des écrivains, des designers et des chercheurs autour du thème visions of home. L’avenir se cache peut-être dans le raffinement dépouillé des maisons japonaises traditionnelles, comme je l’espère et comme semblait le croire Bruno Munari, qui figure au sommaire avec deux textes issus de L’Art du design, dont j’imposerai bientôt la lecture à toute personne me demandant des conseils littéraires. Frank Roger, dans « New Shinjuku », imagine au contraire un Tokyo surpeuplé dont la population, non contente de s’entasser dans des appartements minuscules, finit par vivre illégalement dans l’interstice même de ces habitations, kystes enchâssés les uns dans les autres comme de mauvais rêves.

Contrairement à un épisode de Black Mirror, où technologie rime avec dystopie, le futur proche qu’imagine Sabrina Hadjadj dans « The Antidollhouse » est brillant. Après tout, on continue d’y lire Proust, Mallarmé et Stendhal. Le numérique a tenu ses promesses et materne l’être humain en anticipant le moindre de ses besoins. Laissant Siri gérer l’intendance de la maison (et de son propre corps), on peut enfin savourer l’essentiel : les vieux romans français. Le morceau de bravoure de la nouvelle tient peut-être dans un passage concernant l’IA. Rassurée par « la division séquentielle des émotions » que constituent les émoticones, elle a développé pour elles une obsession presque humaine dans son mauvais goût. Elle les télécharge par centaines et projette leur hologramme géant pour s’inventer une famille – un foyer.