Contreforme

Ellipses & images : érotisme de la littérature

La Lettre circulaire · 069 ·

La littérature est un érotisme – un art de la frustration consentie. Ce ruban de phrases tracé par un inconnu révèle aussi peu et autant que le bâillement d’une étoffe – un intervalle de peau, une promesse, un appel. Aussi peu et autant car de cet infime intervalle, notre imagination fait naître tout un corps de délices. Qu’il ne coïncide qu’imparfaitement avec celui envisagé par l’auteur est secondaire, voire nécessaire – à la rêverie, à l’interprétation. L’important est d’y croire. Et la meilleure façon de faire accroire une illusion au candidat à la féérie est encore de le laisser imaginer qu’il en est l’intime ordonnateur (revoir Inception pour s’en convaincre).

Ellipses et images sont des mains tendues au lecteur pour le faire monter sur scène. Les bons écrivains le laissent jouer avec leurs phrases et ce faisant, éveillent son imagination. Ils lui confient leur haut-de-forme d’où sortent déjà les merveilles. Le réalisateur catalan Pere Portabella a dissimulé dans ce film incompréhensible qu’est Nocturno 29 une très belle scène surréaliste, à la fois elliptique et métaphorique. Une main d’homme appuie sur la sonnette ronde d’un appartement, et se retire au plan suivant du sein non moins rond de sa maîtresse. Entre les deux, une nuit d’amour. Les grands amants feraient de bons écrivains, ils en ont toutes les qualités : confiance en soi qui s’étend à l’autre et l’élève si besoin, sens de l’abandon, égoïsme à éclipses qui jouit et laisse jouir. La réciproque étant infirmée par au moins un exemple (pauvre Stendhal), il n’y a cependant pas équivalence.

Dès qu’on rapproche du langage cette brume qu’est la réalité, au lieu de se condenser en un crachin de signes, elle tend à se disperser comme sous l’effet du soleil. Notre petite danse de la pluie n’aura servi à rien. La réalité nous échappe, et plus nous cherchons à la fixer, plus elle semble se dissoudre dans l’encre même de nos phrases. C’est pourquoi nous avons besoin d’ellipses et d’images pour suggérer ce que les mots ne sauraient montrer.