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Entre chat et chouette : mon écrivain préféré

La Lettre circulaire · 091 ·

L’écrivain qui m’a sans doute le plus influencé (même si je ne crois pas aux influences) n’en est pas un. Ou plutôt, on le connaît davantage comme cinéaste, puisque c’est de Chris Marker dont je parle. Il a bien publié quelques livres après la guerre, dont un seul roman, Le Cœur net, en 1949, et un essai sur Giraudoux en 1952, aujourd’hui indisponibles, mais c’est avec le cinéma qu’il a inventé une forme qui lui est propre : le film-essai.

Dimanche à Pékin, Lettre de Sibérie ou Description d’un combat sont autant de méditations suscitées par la Chine, la Russie ou Israël, jamais des films sur. Trop subjectifs pour être des documentaires, mais aussi trop pudiques pour être autobiographiques, pas vraiment narratifs non plus, du moins sans perspective précise et appuyée, ses films-essais sont des flâneries, des associations d’idées, d’images et de phrases. Des poèmes. Bref, encore des films à voir seul.

Chacun est accompagné d’un commentaire mieux écrit que beaucoup de livres. Sa simplicité apparente, selon le principe de La Lettre volée, masque et révèle dans un même mouvement une grande profondeur. La flânerie chez Marker est oblique, allusive, elliptique. Personnelle. Ainsi Sans Soleil, ce « voyage aux deux pôles extrêmes de la survie » – d’un côté le Japon, de l’autre la Guinée-Bissau et le Cap-Vert. Ne vous attendez pas à une visite guidée de ces pays ; cette excursion est destinée aux voyageurs, non aux touristes. Vous arpenterez les durs chemins d’images et de phrases qu’on ouvre pour vous – et referme aussitôt – entre des points géographiquement distants, mais poétiquement proches. Avec comme seul panorama celui de la sensibilité qui les unit.

De ses nombreux voyages, Chris Marker a rapporté des livres aussi doubles que ses films, puisqu’ils mêlent texte et photos : Coréennes (Corée du Nord, 1959) et Le Dépays (Japon, 1982). Ce dernier commence par un « Avertissement au lecteur » : « Le texte ne commente pas plus les images que les images n’illustrent le texte. […] Qu’on veuille donc bien les prendre dans le désordre, la simplicité et le dédoublement, comme il convient de prendre toute chose au Japon. » Cela suggère comme une esthétique de la fugacité nonchalante.

Cet hybride entre le chat et la chouette (à l’un il doit sa discrétion, à l’autre la sagesse) semble n’être à l’aise que dans les formes croisées. Sa fille, Maroussia Vossen, lui a consacré un livre impossible qui lui ressemble par bien des aspects.

Et La Jetée dans tout ça ? Une autre fois peut-être.