Contreforme

Envahissement progressif du rêve

La Lettre circulaire · 090 ·

« Ici a commencé pour moi, écrit Gérard de Nerval dans Aurélia, ce que j’appellerai l’épanchement du songe dans la vie réelle. » Son ami Théophile Gautier, dans sa belle préface à l’édition posthume, parlera d’envahissement progressif du rêve. Deux définitions possibles de la littérature, méditation que tout concerne, non seulement la part réelle de la vie, mais aussi et surtout sa part imaginaire. Car pour atteindre l’une, elle doit invariablement passer par l’autre.

Le titre complet est Aurélia, ou le Rêve et la Vie. La seconde vie qu’est le rêve (définition nervalienne), la littérature nous l’offre à chaque livre ouvert. C’est ainsi qu’on échappe à son quotidien, pour y revenir plus incertain qu’avant, mais riche d’autres existences. Les problèmes commencent quand on ne sait plus différencier le rêve de la vie, quand le rêve prend le dessus, et de fugue devient camisole. Nerval en est mort.

Il est sans doute, avec Apollinaire, l’écrivain français pour lequel j’ai le plus d’affection. Il est doux, malgré sa folie, traînant ses regrets sur les chemins fantasmés du Valois où tout le ramène, si bien que nos lexicographes, dans leur rigoureuse sagesse, devraient substituer à l’adjectif nervalien le plus juste nervalois. Ses déambulations dans l’espace sont aussi des voyages dans la mémoire, des ressassements du temps, jusqu’à ce XVIIIe siècle où il s’imaginait vivre, flânant dans quelque fête galante de Watteau, jusqu’à cette femme jadis perdue qui s’invite d’un récit à l’autre tout au long de son œuvre.

Dans sa préface aux Filles du feu, ce précurseur de Proust nous confie une loi de l’imagination : « inventer au fond c’est se ressouvenir ». Gourmont, dans Le Problème du style, en donne une explication plus développée : « L’imagination est plus riche que la mémoire, mais elle n’est riche que des combinaisons nouvelles qu’elle impose aux éléments que lui fournit la mémoire. Imaginer, c’est associer des images et des fragments d’images ; cela n’est jamais créer. » Un écrivain au fond est comme le prisonnier de La Jetée, choisi « pour sa fixation sur une image du passé », autour de laquelle s’est resserré le lierre de sa sensibilité. Plus forte est la fixation, plus vive sera l’imagination.