Contreforme

Ignorer ses lecteurs, c’est les respecter

| La Lettre circulaire

Nous ne sommes pas responsables des nombreuses manières dont on nous lit. Nous n’avons aucune prise sur la paresse, la mauvaise foi et l’insensibilité des gens ; tout ce que nous pouvons faire, c’est continuer d’espérer qu’une personne pleine de tact nous recueille. Aussi est-il vain d’écrire en fixant l’ombre de malentendus que l’on projette sur autrui. Ce n’est jamais la même, et qui veut l’accommoder pour plaire à chacun risque fort de ne plaire à personne, ne serait-ce qu’à soi-même.

J’ai cessé de m’en faire quand j’ai compris qu’il y aurait toujours un lecteur charitable pour me reprocher quelque chose. Il n’est pas inutile de devenir indifférent à la critique, à défaut d’y être jamais tout à fait insensible. D’ailleurs, un reproche ne révèle-t-il pas davantage le destinateur que son destinataire ? Pour ignorer peine-à-jouir, cuistres et pédants, répétez après moi le mot de Sartre : « Il faut se rappeler que la plupart des critiques sont des hommes qui n’ont pas eu beaucoup de chance et qui, au moment où ils allaient désespérer, ont trouvé une petite place tranquille de gardien de cimetière. » (Qu’est-ce que la littérature ?)

Comportons-nous en hôtes attentionnés mais discrets, sachant ménager aux invités l’espace nécessaire pour qu’ils se fassent leur propre idée des lieux. N’imposons rien, laissons-les vaguer comme des enfants que l’on surveille de loin pour leur enseigner les bienfaits de l’ennui. Alors seulement les respecterons-nous assez. 

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