Contreforme

Kafka thérapie

La Lettre circulaire · 067 ·

Quand tout vous pèse, même l’écriture, il reste encore Kafka pour vous remonter le moral : « Je suis absolument vide et insensible. Le tramway qui passe a plus de signification vivante que moi. » Ces phrases euphorisantes, Kafka les note le 20 novembre 1913 dans ce Journal qui deviendra après sa mort la pièce à conviction de son exégèse.

1913 : année de publication du Verdict (ou de La Sentence, selon les traductions), nouvelle écrite en une seule nuit blanche de septembre 1912. Le Verdict est pour son auteur de 29 ans la preuve de son talent : « ce récit est sorti de moi comme une véritable délivrance couverte de saletés et de mucus », écrit-il le 11 février 1913, au moment où il corrige les épreuves.

Malgré la révélation que constitue pour lui l’écriture de cette histoire, Kafka continue de consigner dans son journal les symptômes du désespoir. 2 mai 1913 : « … mon impossibilité physique d’écrire jointe au besoin intérieur que j’en ai. » 3 mai 1913 : « La terrible insécurité de mon existence intérieure. » 21 juin 1913 : « Le monde prodigieux que j’ai dans la tête. Mais comment me libérer et le libérer sans me déchirer. Et plutôt mille fois être déchiré que le retenir en moi ou l’enterrer. » Kafka, c’est Janet Leigh dans Psychose, mais une Janet Leigh qui ne réussirait pas à crier dans la scène de la douche.

Je crois que ce conflit entre un mouvement centrifuge (l’œuvre qui en lui veut s’exprimer) et un mouvement contraire tour à tour imputé au travail, à un projet de mariage ou à la guerre, lui était nécessaire pour bâtir à l’abri du monde les chefs-d’œuvre qu’on lui connaît. Maurice Blanchot, quand il oubliait d’être obscur, disait qu’il n’y avait pas de circonstances favorables à l’écriture. Kafka demandait à la littérature un salut qu’elle ne pouvait lui offrir. Il se jetait dans des circonstances défavorables, les créait au besoin, pour ne pas le voir.