Contreforme

La beauté manque parfois de charme

La Lettre circulaire · 100 ·

J’ai pris l’habitude, avant de me coucher, de rassembler autour de moi quelques-uns des livres que je lis, bien plus que je ne pourrais jamais absorber avant de m’endormir ; ah, buvards de mes angoisses, je vous tire à moi comme des couvertures – pour y disparaître peut-être ? Ce qu’un livre est parfois : un protecteur, un attrape-rêves, mais aussi une échappée vers de nouvelles jouissances. J’en reviens tout couturé des phrases d’autrui ; elles frappent d’estoc qui s’y retrouve, laissant une marque qui est une trouée vers soi.

« … je me sens tellement chez moi dans tes lettres », écrivait Rilke à Lou Andreas-Salomé le 24 janvier 1912. Un mois plus tôt, le 28 décembre 1911, il lui avait écrit cette phrase tout aussi émouvante : « Laisse-moi m’imaginer que tu attends presque une lettre, sinon je n’oserai pas affronter cette grande feuille, et je ne puis vraiment pas en choisir une plus petite. » Il y a de l’humour dans cet apitoiement. La solitude n’empêche pas la communion.

La tâche de l’écrivain semble contradictoire (tant mieux, seul le contradictoire m’intéresse) : écrire dans une langue qui n’appartient qu’à lui une œuvre qui n’existe que lue. Il y a donc besoin d’une interface, d’une surface de contact. Les mots servent à ça : ce sont les mêmes pour tout le monde, et en ce sens ils sont assez inintéressants, mais l’écrivain sait les détourner pour inventer sa propre idiosyncrasie, ou comme dirait Gourmont, « parler au milieu de la langue commune un dialecte particulier ». Le lecteur est enrôlé comme traducteur, et avec quelle confiance on le laisse travailler, sans supervision ni micromanagement. Tout le monde ne peut pas en dire autant.

En parlant de contradictions… Je publie aujourd’hui un nouveau chapitre de Contreforme, intitulé « Ceci n’est pas un manifeste », qui me semble donner le ton pour le reste du livre. Sa dernière phrase est la suivante : « De manifeste, ce livre n’a peut-être que le sens d’inventaire – celui de mes propres contradictions. »

Il existe une version antérieure et plus longue de cet essai, moins contradictoire, plus… péremptoire ? Je me suis résolu à en couper certains passages, qui pour la plupart fonctionnaient, mais ici ou là pointait une mauvaise humeur, un ton très jeune homme en colère, qui dénotait avec le reste. Sans m’en rendre compte, je parlais de moi plus que de littérature, tout en prétendant faire l’inverse. Manquait cette qualité de détachement que je recherche. Il ne faut pas hésiter à couper certaines parties pour sauver le tout, dont l’unité est primordiale, quitte à supprimer quelques belles phrases. C’est que la beauté manque parfois de charme. Il me semble que cela devient plus facile avec le temps : l’ego s’estompe, le livre prend toute la place et s’éloigne à son tour, de là l’intérêt de laisser reposer un manuscrit. Les passages supprimés étaient parmi les premiers écrits ; ils m’ont servi à me lancer, une fois lancé j’ai pu les supprimer.