Contreforme

Laissez-moi vous aider à arrêter d’écrire

La Lettre circulaire · 092 ·

Pour m’aider à réfléchir, j’élabore des systèmes, définis des catégories et classe comme d’autres font des réussites. Je peux ainsi distribuer les personnes qui me consultent selon deux profils presque distincts : celles qui ont besoin d’aide pour commencer à écrire et celles qui en ont besoin pour arrêter. Les premières, si elles ne trouvent pas en elles le courage d’écrire, n’iront pas bien loin après la poussée initiale qu’elles auront reçue. Les secondes, si elles deviennent trop malignes pour leur propre bien, ne publieront jamais rien et continueront de raturer sans cesse le même manuscrit. Je suis bien meilleur avec les personnes de la seconde catégorie, sans doute parce que j’en fais moi-même partie. Sans doute aussi parce que personne ne peut aider un velléitaire. C’est là l’inertie du fantasme qu’il traîne, le maintenant hors de la vie pourtant si proche dont il rêve.

Mon travail consiste donc, pour l’essentiel, à aider des écrivains à arrêter d’écrire – et sauver leur manuscrit pendant qu’il en est encore temps. Des innombrables scrupules qui finissent par le gâter. Des tentatives d’améliorer l’existant au risque de lui ôter tout élan. Des idées brillantes de dernière minute, qui ne le sont pas autant une fois transcrites en images. Des idées surtout ; rien n’est plus commun – et si vite défloré – qu’une idée. Cherchez plutôt des images. Mieux, laissez-les vous trouver. L’imagination est un geste involontaire, un réflexe. On l’enraye à vouloir la forcer.

Ces deux profils sont presque distincts, disais-je, car il existe ici ou là des lignes poreuses qu’empruntent les transfuges de la République populaire des velléités. Il suffit d’appuyer un peu sur les contraintes de sa vie pour découvrir ces voies clandestines. Aller simple toujours (qui voudrait retourner au goulag des fantasmes ?), précipité par certaines circonstances qui rendaient la vie impraticable à moins de faire défection. Elles sont loin d’être gaies, ces circonstances. Elles ressemblent souvent au mur criblé d’impacts contre lequel on exécute les prisonniers.

Les deux camps se rejoignent enfin dans leur peur de se confronter à l’indifférence du monde. Il suffit de passer un peu de temps sur Internet pour se rendre compte à quel point la littérature y est une affaire de minorité, qui a encore l’illusion d’être une majorité, car le prestige du livre, etc. Cette indifférence est une bénédiction : personne ne vous regarde, vous pouvez écrire n’importe quoi. Encore vous faudra-t-il abattre le dernier censeur – vous-même.