Contreforme

N’oubliez pas vos chutes

La Lettre circulaire · 098 ·

Saviez-vous que nous naissions sans rotules ? La vérité est parfois étrange. Ce n’est que par nos chutes répétées lors de l’apprentissage, si lent et maladroit, de la station debout et de la marche que nous développons cette étrange invention que sont nos rotules. L’articulation majeure du penseur, qui n’en déplaise à Rodin pense en marchant et non prostré comme un neurasthénique, doit sa croissance à une succession d’échecs. Encore une fois, les Shadoks et leur bon sens proverbial ne sont pas loin.

Quand vient l’âge de réfléchir sur soi, pour comprendre par exemple pourquoi vivre est si compliqué, on a déjà oublié ce laborieux apprentissage de l’enfance. Les tentatives et les échecs que souvent elles deviennent. Les cicatrices de l’expérience. Tout nous semble inné, fluide, comme allant de soi : la marche, mais aussi la parole ou la motricité fine de nos mains qui s’emparent du monde. Aussi abandonnons-nous à la moindre difficulté et décrétons que cette activité qui nous résiste un peu, mettons l’écriture, n’est pas faite pour nous. N’oubliez pas vos chutes, c’est grâce à elles que vous êtes debout.

Le monde numérique dans lequel nous vivons tend à effacer jusqu’à la notion même de friction. La moindre expérience exige une fluidité parfaite pour nous maintenir en communion permanente avec les divinités mineures de nos téléphones. Notre impatience pour le monde analogique – ou réel, comme disent certains naïfs – ne fait que croître. Tout y est plus lent et moins immédiat. Il faut attendre. S’ennuyer. Essayer à plusieurs reprises avant de réussir. Que la commodité du nouveau monde ne vous fasse pas oublier vos chutes ou même hésiter à tomber.


La vérité est parfois étrange. Certaines fake news, comme celles concoctées (et avec quelle minutie) par les conspirationnistes qui refusent de croire qu’on a marché sur la Lune – ces idiots croient encore que la Lune existe ! – sont plus crédibles et étayées que des faits avérés – il le faut bien, si l’on veut faire accroire la supercherie. Cela pourrait constituer une bonne heuristique pour s’orienter dans un monde désormais privé de consensus : la véracité d’un fait est inversement proportionnelle à sa crédibilité.


Apprendre à tomber est primordial, mais savoir se reposer l’est tout autant. Je fais une pause pendant le mois d’août, avant de revenir début septembre avec quelques surprises.