Contreforme

Ne renonce pas

La Lettre circulaire · 081 ·

J’ai cet ami qui enfant écrivait des histoires inspirées de nos jeux vidéo préférés. Vers 9–10 ans, il essaya d’écrire un conte pour retrouver l’émerveillement d’une partie de Zelda sur Game Boy. Il n’a pas dû dépasser la première page, mais cette déambulation sur une île qui n’était peut-être qu’un songe l’entraîna aux jeux mentaux de Borges (et de son complice Adolfo Bioy Casares), qu’il découvrirait bien plus tard. Flashback a eu droit au même traitement, peut-être deux pages cette fois-ci. Appelait-on déjà ça des fanfictions ?

Pour avoir l’air professionnel, mon ami avait emprunté la vieille machine à écrire de son oncle (ou de ce grand-père qu’il n’a jamais connu, les détails ne sont plus aussi clairs après tant d’années). À part jouer et écrire, il passait un nombre incalculable de minutes à feuilleter son dictionnaire illustré, entouré des livres reliés plein cuir dudit grand-père. L’intersection des mots et des images formait alors d’autres niveaux à explorer. (Où l’on comprend que l’ennui est la première fabrique du génie de l’enfance.)

Arrive l’adolescence, où tout se complique. Mon ami s’effarouche de son ambition d’écrire, trouvant présomptueux ce qui n’était auparavant qu’un plaisir délicieusement introverti. A-t-il fait l’erreur de croiser le fantôme du Grand Écrivain, qui se plaît à effrayer les nouveaux hôtes de la maison, avec ses manches tachées d’encre et ses regards distants ? Quelle que fût sa raison, il décida de ranger sa machine à écrire. La dernière fois qu’il m’en parlait, il ne se rappelait pas où il avait pu la mettre. Un déménagement fut évoqué, sans grande conviction. Nous nous sommes peu à peu perdus de vue quand j’ai commencé à écrire.