Contreforme

décentrer la littérature • thibault malfoy

Ne tirez pas sur les médiocres

| La Lettre circulaire

D’une certaine manière, on ne peut pas leur en vouloir : les médiocres n’ont pas conscience de l’être, c’est bien pour ça qu’ils le sont. Personne ne se lève le matin en s’exclamant : « Aujourd’hui, je vais écrire un mauvais livre ! » Cela arrive pourtant tous les jours, car les défauts demeurent invisibles à qui n’est pas attentif aux détails. Notre ego s’arrange sans doute pour relativiser nos carences, il nous aime trop pour nous abandonner à l’inconfort du doute – se pourrait-il que je ne sois pas aussi bon que je le pense ? Il faudrait se remettre en question, chercher à s’améliorer – changer de vie ! Ça m’épuise rien que d’y penser.

Les détails, qui font l’essentiel des qualités d’un livre (et même de toute chose digne de nous), sont farouches, ils n’aiment pas qu’on les remarque. On met du temps à les connaître, à apprécier leur beauté fragile, à s’enthousiasmer pour la finesse d’une ellipse ou l’évidence d’une image. Les auteurs de grand talent en sont devenus les familiers, chats habiles qui profitent de leurs caresses pour oublier les débuts sous la pluie. Un génie n’envisage pas un seul instant (sinon, il arrêterait d’écrire) qu’on puisse ignorer les finesses de son charme. Il a consacré son existence à les polir, il ne voit plus qu’elles. Sa passion n’est pas un passe-temps, mais le temps même de sa vie. On parle de génie, on devrait dire : maniaque ! 

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