Contreforme

Offrez du temps pour en gagner

La Lettre circulaire · 083 ·

Mes histoires préférées – ma préférée de toutes étant La Jetée de Chris Marker – mettent en scène, d’une manière ou d’une autre, cette inconnue farouche qu’est le temps. « Tout ce que nous avons à décider, c’est ce que nous devons faire du temps qui nous est imparti. » Pour quelqu’un qui pendant des années n’a pas su quoi faire de sa vie, au point où ça en devenait gênant dans les dîners en ville, où je finissais par ne plus aller, l’aphorisme de Gandalf, pour facile qu’il soit, n’en est pas moins pertinent. Le temps est la seule ressource au monde qui ne fait que décroître. Dépensez-le à bon escient.

Au mieux pouvez-vous le ralentir – en accélérant ; les physiciens parlent de dilatation du temps. Paul Langevin expliquait en 1911 à Bologne (« L’évolution de l’espace et du temps », Scientia, n° 10, 1911) comment un voyage de deux ans dans l’espace ramènerait un explorateur sur une Terre vieillie de deux siècles. Mais cette dilatation du temps n’est possible que si l’explorateur voyage à des vitesses proches de c, la célérité de la lumière dans le vide, soit environ 300 km/s, ce qui, avouons-le, devient vite fatigant. Et provoque des paradoxes à la Interstellar. (Fin du monde ou pas, un père ne devrait jamais voir sa fille mourrir de vieillesse, singularité navrante et plus dangereuse que la traversée d’un trou noir.)

Gageons que ces asymptotes à c deviendront pour les milliardaires de demain, dépensant leurs miles sur des vols SpaceX, Virgin Galactic ou Blue Origin, une manière de voyager dans le futur, et de s’octroyer, à défaut d’une rallonge de vie, une extension de monopole sur le monde. Ça marchera mieux que l’injection de sang d’adolescents (histoire hélas vraie qui ferait rougir d’excitation le fantôme de la comtesse Báthory).

Revenons sur Terre sans passer par le futur. Je crois qu’il est possible de ralentir le temps sans accélérer comme Charlton Heston dans La Planète des singes. Tous les écrivains s’en réjouissent : on écrit mieux en écrivant plus. Ils ne savent pas encore à quelle condition, insupportable de générosité, cette prouesse est possible : pour gagner du temps, il faut d’abord en offrir. Ce que j’écris, je vous l’offre – chacun en profite à hauteur de son imagination. Quelqu’un apprendra sans doute quelque chose de mes erreurs (la seule manière d’apprendre est de se tromper – ou de profiter des erreurs d’un autre). Les plus intrépides rejoignent le Club, m’offrant davantage de temps pour accélérer toute la communauté. C’est la vertu inattendue et circulaire du don : même désintéressé, il vous revient, sous une forme ou sous une autre. Et toutes les formes sont faites de temps. On ne payera bientôt plus un écrivain en achetant ses livres, pour lesquels il ne touche d’ailleurs presque rien, mais en lui offrant du temps pour en écrire davantage.