Contreforme

Qui a tué Joan Vollmer ?

La Lettre circulaire · 099 ·

Joan Vollmer et son mari William Burroughs étaient deux des plus brillants esprits de la beat generation. Ginsberg pensait-il à eux en écrivant dans Howl : « J’ai vu les plus grands esprits de ma génération détruits par la folie, affamés hystériques nus, / se traînant à l’aube dans les rues nègres à la recherche d’une furieuse piqûre » ? Burroughs était accro à l’héroïne, Vollmer aux amphétamines. Elle consommait deux inhalateurs de Benzedrine par jour alors qu’elle était enceinte de leur fils.

Il existe d’elle une photo prise à New York dans le quartier de Morningside Heights, où elle étudiait au Barnard College, réservé aux jeunes femmes. C’est l’hiver (un monticule de neige a été repoussé contre le bord du trottoir), elle porte un manteau à col de fourrure et tient dans ses bras un sac de provisions. Son sac à main pend au creux de son bras gauche. Le soleil illumine la face droite de son visage. Elle ferme les yeux.

Joan Vollmer est morte à 28 ans le 6 septembre 1951, abattue d’une balle dans la tête par William Burroughs. Scène du crime : un appartement de Mexico City. C’était un accident – le jeu de Guillaume Tell n’est pas recommandé aux amants ivres – il n’empêche : on parlerait aujourd’hui de féminicide. Bien plus tard, Burroughs réalisera à Paris ce cut-up dont il ne saisira pas tout de suite le sens : « Des vents mauvais de haine et de déveine ont fait dévier ma main. » Dans son introduction à l’édition de 1985 de Queer, Burroughs note qu’il ne serait jamais devenu écrivain sans la mort de Joan. Il n’aura de cesse d’écrire, de couper et brasser les phrases comme des brins d’ADN, pour « échapper aux forces de possession », the Uggly Spirit. Mais repousser le passé, « fleuve empoisonné auquel j’ai eu la chance d’échapper, mais par lequel je me sens menacé d’être submergé », n’est-ce pas se condamner à le revivre encore et encore ?


Dans un essai que je publie aujourd’hui sur Contreforme, je montre comment Burroughs, en renonçant à la continuité narrative, a inventé avec Le Festin nu le roman sans perspective. C’est peut-être une voie à suivre pour écrire le roman d’une génération habituée par le Web à la discontinuité.


Je dédie à Joan Vollmer une série d’essais à paraître cette saison sur la représentation des femmes dans les arts. Le sujet me passionne depuis que j’ai lu Voir le voir de John Berger. Inutile d’ajouter qu’il nous concerne tous. Comme je continuerai par ailleurs à publier mes essais sur la littérature, La Lettre circulaire paraîtra désormais une à deux fois par mois, dans un format plus long que d’habitude. Merci pour votre confiance.