Contreforme

Résister à la tension créative

La Lettre circulaire · 087 ·

Fitzgerald écrivait dans « La Fêlure » (Esquire, février 1936) que « ce qui caractérise une intelligence de premier ordre, c’est son aptitude à garder simultanément à l’esprit deux idées contradictoires sans pour autant perdre sa capacité de fonctionner ». Si en plus elle est capable de résoudre la contradiction, alors cette intelligence de premier ordre est celle d’un écrivain.

Un poète rapproche deux pans distants de la réalité, a priori indifférents l’un à l’autre, pour créer une image inédite, « un accord imprévu » dirait Pierre Reverdy. Un romancier rassemble des éléments disparates – un souvenir d’enfance, une anecdote entendue dans un podcast, une faute dissimulée – pour les fondre en un tout homogène et cohérent. Écrire impose une telle tension, et tout le monde n’est pas capable de la supporter, du moins assez longtemps pour finir un livre.

J’affirme que tout livre est un échec. Même un chef-d’œuvre n’est que l’incarnation corrompue de la forme idéale entraperçue par l’auteur. Avant que ses nerfs ne lâchent à 39 ans, Fitzgerald parvenait encore à « contrebalancer le sentiment de futilité de tout effort par celui de la nécessité de [se] battre ; la conviction que l’échec était inévitable par la détermination à “réussir” ». Bref, c’était un écrivain. Le courage compte autant que la sensibilité ou l’intelligence, et sans doute plus quand celles-ci ne sont pas encore mûres. Le temps qu’elles le deviennent, un écrivain n’a que l’audace de sa démesure pour continuer à écrire et ignorer ses doutes. Chaque tentative se solde peut-être par un échec, mais c’est grâce à cet échec qu’il écrira mieux la prochaine fois – qu’il y aura une prochaine fois.