Contreforme

Suivez le lapin blanc

| La Lettre circulaire

Dès qu’on clique sur « Nouveau document », on ne désire qu’une chose : suivre le lapin blanc de l’imagination. Hélas, il n’est pas fiable, encore moins ponctuel, et de blanc vous ne voyez longtemps que l’écran. Lorsqu’enfin il arrive, rien n’est plus difficile à suivre, tant sa course est erratique. On l’entend d’ailleurs plus souvent qu’on ne le voit. Il répète de sa voix geignarde : « En retard, je suis en retard ! » On le devine à peine du coin de l’œil – ne cherchez pas à le fixer du regard : farouche comme il est, il pourrait détaler sans vous inviter à le suivre.

Bref, écrire n’est pas une marche régulière. Vous n’avancez pas toujours plus vite en travaillant plus. Non que je fasse ici l’éloge de ma paresse (il existe éloge plus audacieux), mais plutôt le constat d’une impuissance à contrôler ma foulée. Je manque de discernement quand il s’agit de m’orienter, j’emprunte parfois des sentiers qui me repoussent : ils sont faits pour d’autres que moi, je ne connais pas le chiffre qui les ouvre. L’erreur serait de s’entêter à les suivre. Mieux vaut tenter ailleurs un dénouement heureux. Nos chemins d’élection sont parfois les plus évidents.

L’esprit est un lac où l’on ne pêche pas tous les jours une truite. L’important est d’y revenir, avec les bières dans la glacière. Variez les appâts, essayez de nouveaux coins pour lancer la ligne. Il y a de fortes chances pour que vous ne sachiez pas ce que vous faites, et c’est tant mieux. On devrait célébrer davantage l’audace invisible de l’écrivain, car c’est par elle qu’il deviendra lisible. 

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