Contreforme

Visez la fin du siècle

La Lettre circulaire · 077 ·

Je parlais l’autre jour de démesure. Celle de Stendhal écrivant en 1832 dans Souvenirs d’égotisme : « Je n’estime que d’être réimprimé en 1900 », me paraît le minimum pour un écrivain. La parution deux ans plus tôt de son chef-d’œuvre bichromatique – Le Rouge et le Noi, donc – lui avait prouvé, quinze ans après son premier livre, qu’il pouvait écrire une œuvre mémorable. Il suffit parfois de deux livres, plus rarement d’un seul (Le Guépard de Giuseppe Tomasi di Lampedusa), pour séduire la postérité. Stendhal voyait les siens « comme des billets à la loterie » – et il ne se trompait pas sur la nature aléatoire de la sélection. Écrire est bien déraisonnable quand on y pense (ne pas y penser). C’est pourquoi viser la fin du siècle n’est pas une vaine stratégie : avec un peu de chance, on ne sera plus là pour demander ses gains – et neuf fois sur dix éprouver une déconvenue devant si peu. Mais pour le dixième restant… songe l’ambitieux en relançant les dés. Et tous de continuer à écrire, dans l’ignorance du sort qu’on leur réserve (grâce à elle), tentant l’impossible, réussissant peut-être.

« Si ce livre est ennuyeux, continue Stendhal, au bout de deux ans il enveloppera le beurre chez l’épicier ; s’il n’ennuie pas, on verra que l’égotisme, mais sincère, est une façon de peindre [le] cœur humain […]. » Sincère, l’égotisme l’est s’il vous mène là où vous ne voulez pas aller, s’il vous montre ce que vous ne voulez pas voir de vous. Les hontes, les doutes, les faiblesses. L’introspection sans complaisance, farouche, fouisseuse, apporte, à défaut de sérénité, une certaine lucidité – qui intéressera peut-être quelques lecteurs de 2100.