Décentrer la littérature

Contreforme

Feuilleter un livre est peut-être, avec beaucoup d’ironie, la plus juste représentation de nos vies sur le Web.

Il en fut de la littérature comme d’une armée décimée ; on enterra les morts et les survivants sont des héros.

Remy de Gourmont, « La gloire et l’idée d’immortalité », in Nouvelles Dissociations d’idées.

Le livre a imposé sa forme à la littérature. Le narrateur de Paludes le montre « clos, plein, lisse comme un œuf », idéal apollinien d’ordre et d’harmonie. Il accueille et conserve nos pensées, nos souvenirs, nos fantasmes. Dans In The Mood for Love et 2046, Wong Kar-wai a cette image d’un trou creusé dans l’écorce d’un arbre, où les amants déposent à jamais leurs secrets, afin peut-être de les oublier. Un livre fonctionne à peu près de cette manière, mais il y a de l’autre côté un second trou, contre lequel le lecteur appose son oreille pour écouter les murmures de l’auteur. Celui-ci travaille l’écorce de son arbre pour faire entendre à l’ami inconnu des mots qu’il prononce et d’autres qu’il ne prononce pas. Pensant les lui souffler, le lecteur croit écrire le livre qu’il lit.

Susan Sontag note dans « À propos du style » (L’Œuvre parle) que « la fonction spécifique de la forme » est d’« assurer la survivance des œuvres de l’esprit ». On confie au livre le soin de son esprit par-delà la mort – et dire que certains hackers rêvent de télécharger leur conscience sur Internet – faut-il les prévenir qu’une manière plus simple et élégante existe d’ores et déjà ? Peut-être n’écrivons-nous jamais que des prières adressées aux hommes et aux femmes du futur. On se condense en phrases pour passer l’épreuve du temps. Nous écrivons contre l’oubli, contre la mort – dans la conscience désespérée de nos limites, dans l’espoir de les transcender. Dans F for Fake, Orson Welles s’exclame face à la cathédrale de Chartres : « Il se pourrait qu’un jour, ce soit cet ouvrage anonyme parmi toutes choses, cette forêt de pierre, cet hymne épique, ce chant de joie, ce vaste chœur criant de la Foi, que nous choisissions quand nos cités seront poussière pour se dresser intacte là où nous avons vécu. Pour témoigner de ce que nous avons accompli. » Comment écrire une cathédrale qui nous survive ?


Il y a, dans Notre-Dame de Paris, cette fameuse lamentation de l’archidiacre de la cathédrale : « Ceci tuera cela. » – Il précise : « Le livre tuera l’édifice ! » Hugo, dans une digression qui choquerait aujourd’hui la bienséance enseignée en cours de creative writing (ne jamais interrompre son histoire par la moindre pensée originale), démontre que le numérique prévaudra sur l’imprimé. – Enfin, je le déduis pour lui de sa démonstration.

Hugo conçoit deux interprétations possibles (et complémentaires) de la prémonition de l’archidiacre :

  1. « La presse tuera l’église. »
  2. « L’imprimerie tuera l’architecture. »

La première est la moins intéressante, la plus évidente : libérer l’information revient à subvertir un pouvoir fondé sur son contrôle. De là que « Gutenberg est le précurseur de Luther », dont les 95 Thèses, une fois imprimées, initient la Réforme, de même que la diffusion de tracts imprimés a préparé, encouragé et accompagné la Révolution française, comme le montre Tocqueville dans L’Ancien Régime et la Révolution.

La seconde me passionne par sa transposition au contexte actuel. À chacune des ères qu’elle traverse, et comme pour encourager l’avenir par son audace présente, l’humanité condense son génie dans un grand œuvre. Avant la redécouverte par Gutenberg de l’imprimerie à caractères mobiles, inventée en Chine dans les années 1040 par Bì Shēng, et vu l’illettrisme de la population, ce grand œuvre était en Occident, faute de mieux, la cathédrale. Ses statues et ses bas-reliefs, ses tympans et ses vitraux étaient les comic books d’alors, transmettant au peuple les scènes de la Bible. De telles pyramides, pour être érigées, rassemblaient de nombreux corps de métier : architectes, maîtres d’œuvre, contre-maîtres, maîtres verriers, sculpteurs, ouvriers – « cotisation de toutes les forces d’une époque », dont le Bauhaus, près de cinq siècles plus tard, ne serait jamais qu’une approximation.

Depuis Gutenberg, et jusqu’à récemment encore, le grand œuvre de notre civilisation a été le livre imprimé. Il ne s’est pas imposé d’emblée, il lui a fallu des décennies d’innovations progressives pour devenir le livre que l’on connaît. Comme les cathédrales, il rassemble autour de lui toute une famille de corps de métier : typographe, imprimeur, correcteur, graphiste, relieur, mais aussi libraire et éditeur. Comme les cathédrales, il est un symbole de prestige et d’élévation spirituelle. Comme elles, il rassemble et transmet. Depuis le XVe siècle, le livre concentre « toutes les forces d’une époque » qui souhaite exprimer son génie.

Moins durable que la pierre, il se diffuse plus facilement. Comme il est plus facile de détruire un édifice que les multiples exemplaires d’un livre imprimé, c’est par sa grande qualité disséminatrice que celui-ci l’emporte sur la cathédrale. Il n’y a qu’à voir avec quelle facilité – quelques bombes et tirs de mortier auront suffi – les Talibans ou l’État islamique ont ravagé une partie de notre héritage. On a craint pour Notre-Dame en avril 2019. Son incendie nous a rappelé la fragilité de « cette forêt de pierre » que l’on croyait éternelle [1]. En revanche, il existera toujours des éditions pirates pour contourner la censure. Au pire, chacun apprendra par cœur son livre préféré pour le sauver de l’obscurantisme, comme les résistants dans Farenheit 451, comme la femme d’Ossip Mandelstam, dont elle a préservé les poèmes clandestins du pouvoir soviétique. On ne pirate pas une cathédrale.


La littérature déforme notre regard – son dessillement est à ce prix – et le fige pour un temps dans cette conformation, jusqu’à ce qu’une nouvelle manière de voir nous soit offerte. À tant vénérer le livre, surtout en France où il a remplacé la religion, on a fini par le confondre avec le monde qu’il était censé mettre en perspective, excédant le sens du mot de Mallarmé : « le monde est fait pour aboutir à un beau livre ». Le monde est illisible, c’est là son grand mérite : il donne du travail aux écrivains – et de grandes angoisses aux nerveux, qui sont parfois écrivains. Par monde j’entends cette ample chorégraphie derviche qui semble ne jamais vouloir ralentir, et même tourne de plus en plus vite à mesure que l’avenir se rapproche. Le maître de ballet n’est pas là – ça fait des siècles qu’on ne l’a pas vu aux répétitions. La forme générale s’en ressent quelque peu. Et l’on tourne et retourne comme si de rien n’était, sans savoir où l’on va, attendant des instructions qui ne viendront plus. Certains danseurs, dans cette transe abêtissante qu’impose le triste ressac des jours, devinent sans oser se l’avouer qu’ils n’ont jamais fait que du surplace de toute leur vie, que la vie n’est pas une ligne droite, mais peut-être bien un cercle. D’autres encore, ils sont heureusement une minorité, professent entre deux pirouettes que le monde est immuable ; qu’il ne doit pas changer, puisqu’il ne peut pas changer ; que le mouvement même qu’ils décrivent exprime la juste nécessité de cette loi ; ceux-là disparaîtront les premiers. La plupart ignorent ces syllogismes et continuent de danser sans contester le monde.

Dans la réponse de Mallarmé à l’Enquête sur l’évolution littéraire de Jules Huret, d’où est tiré le mot cité plus haut, apparaît cette autre phrase, moins citée : « dans une société sans stabilité, sans unité, il ne peut se créer d’art stable, d’art définitif ». Je ne crois pas qu’il y aura jamais de société tout à fait stable et unie maintenant qu’Internet permet à chacun de s’exprimer, ni que cela soit souhaitable, à moins de vouloir vivre sous une dictature. C’est pourquoi la littérature ne meurt pas mais évolue. L’art, s’il veut capter la vie, doit se faire aussi mouvant qu’elle. Comme elle, il abhorre le définitif, qu’il associe à la mort, et repousse indéfiniment sa cristallisation : son destin est de chercher l’organique. Il passe là où passe la vie, et abandonne derrière lui ses coquilles successives pour continuer à la suivre. L’art est l’ombre de la vie.

Depuis 30 ans (le Web les a fêtés le 12 mars 2019), le mouvement s’accélère. Les danseurs peinent de plus en plus à suivre le rythme. Beaucoup ont déjà une mesure de retard. Le temps s’est fragmenté, et des contrepoints futurs, d’une beauté inacceptable, se sont incorporés à la maille du présent. Sont apparus de nouveaux danseurs, imprévisibles, erratiques, aux gestes désordonnés. Est-ce même encore de la danse ? Les retardataires en doutent et les voient d’un mauvais œil. Nous n’avons pas les sens pour les comprendre. Ils dansent sur des partitions qui restent à écrire. Ils sont en train de les imaginer. Le rêve perturbe la réalité, la déforme, la remplace. Ces incursions d’un temps futur dans le présent finiront par le renverser. Nous devons voir notre présent comme le passé de ces voyageurs. Les autres danseurs, de plus en plus décalés, rentrent un à un dans les faubourgs du temps.

Comme ces danseurs, nous avons hérité d’un monde en train de se défaire. Nous ne le comprenons déjà plus, en tolérons encore moins l’arbitraire, mais beaucoup, boitant un pied dans le passé, un pied dans le futur, n’ont pas encore foi dans le monde nouveau qui dévore l’ancien. Ils errent dans l’interstice d’une coalescence impossible. Pourtant, certains n’en vivent pas moins, créent, apprennent, prospèrent. Nous devons nous en inspirer, ignorer le passé aussi bien que l’avenir et danser pour les temps présents.


Nous sommes trop éduqués pour ne pas voir en toute chose le commencement d’un livre, d’une séquence de faits alignés comme les touches d’un piano, prêts à jouer la gamme si rassurante des causes et des conséquences. Le monde est enserré dans un maillage si dense d’histoires et d’images lui donnant sens que nous ne le voyons plus. Nous ne le voyons pas s’éloigner de représentations sur lesquelles nous avons trop longtemps compté. Réfugiés derrière nos livres, nous ne voyons pas ou feignons de ne pas voir que le numérique dévore le monde (Marc Andreessen, « Why Software Is Eating The World », The Wall Street Journal, 20 août 2011). La perspective est faussée et il nous faut en inventer une autre.

La littérature s’inspire peu d’Internet, qu’elle ignore ou méprise. Internet est omniprésent dans nos vies et pourtant presque invisible dans nos livres. Il nous manque un Perec qui lui consacre un nouvel Espèces d’espaces pour nous apprendre à voir ce que nous ne savons pas regarder. À part quelques auteurs cyberpunks l’ayant pressenti, nous continuons à écrire comme si Internet n’existait pas, comme s’il n’avait pas tout changé, à commencer par notre manière de lire. Nous continuons à écrire les mêmes livres, faits pour être lus de la première à la dernière page, dans l’ordre obligeamment donné par la table des matières. Mais le livre aussitôt refermé, nous nous empressons de flâner sur Internet sans souci d’ordre ou de contexte, ignorant l’absurde hypocrisie de vouloir écrire des livres que récusent nos propres vies.

Le livre est devenu une cathédrale, et comme les cathédrales avant lui, il est en train de céder sa prééminence à un autre médium. Dans ce chapitre de Notre-Dame de Paris, Victor Hugo écrit que « la pensée humaine en changeant de forme allait changer de mode d’expression ». On parlerait aujourd’hui de changement de paradigme. Chaque fois que l’humanité transfère sa pensée sur un nouveau support, qu’il soit bâti dans la pierre, imprimé sur du papier ou codé en une suite de 0 et de 1, tout se passe comme si celui-ci modifiait en retour la pensée qu’il transmet. Cela ne se fait pas sans un certain retard, le temps pour nous de comprendre les nouvelles possibilités qui s’offrent à nous – d’oublier surtout nos anciennes habitudes. C’est ainsi que la pensée humaine s’adapte à son environnement.

La littérature fera de même. D’abord conçue pour l’oral par les aèdes et les rhapsodes, puis repensée pour le livre par les écrivains, elle sera à l’avenir de plus en plus conçue pour le Web. L’architecture d’Internet, ouverte, mouvante et décentrée, va à l’encontre de la forme du livre, qui est clos, fixe et linéaire. Le monde que nous avons créé en créant Internet diffère beaucoup du monde du livre. À la continuité imposée par sa reliure succède la discontinuité des liens hypertextes. Les bords du livre, qui l’enclosent et le figent, cèdent peu à peu devant l’impermanence, l’intangible et l’infini du Web. Nos vies ont changé. Notre manière de penser aussi. Pourquoi notre manière d’écrire n’en serait-elle pas également affectée ?

Il est temps d’inventer le grand œuvre d’aujourd’hui, car c’est maintenant au tour d’Internet de rassembler toutes nos forces : programmeurs, designers, architectes de l’information, écrivains. Si l’imprimerie est, comme l’avance Hugo, « la seconde tour de Babel du genre humain », Internet en est la troisième. L’esprit du temps ne se condense plus dans un livre, mais sur Internet. À la suite d’Hugo, nous pouvons dire que le grand œuvre de l’humanité ne s’imprimera plus : il se programmera – quitte à pouvoir s’imprimer dans un second temps, car je ne parle pas de la fin du livre, mais de la fin de sa primauté dans notre civilisation. Il ne sera pas remplacé par le livre numérique, qui cumule les défauts du livre (renfermé sur lui-même) et du numérique (laid comme un site web de 1993) sans avoir aucune de leurs qualités respectives, à commencer par une typographie soignée. Sa conception répondait à trop de contraintes antagonistes pour ne pas être compromise, mais je suppose qu’il est inévitable de vouloir transposer à un nouveau médium des habitudes faites pour un autre [2]. La Bible de Gutenberg se contentait après tout d’imiter la mise en page en deux colonnes et la minuscule gothique des codex des moines copistes. Une compréhension plus fine du livre imprimé se ferait jour en Italie au début du XVIe siècle.

Dans les années 1500, la Renaissance humaniste fonde un tout autre idéal [que celui de Gutenberg] à travers son représentant principal Alde Manuce…

Alde Manuce est le premier à comprendre que le livre imprimé a des caractéristiques propres qui le distinguent du manuscrit. On peut donc considérer que c’est Manuce qui inaugure l’époque typographique dans l’industrie du livre. En comparaison, Gutenberg apparaît plutôt comme un imitateur du manuscrit médiéval.

Jan Tschichold, La Nouvelle Typographie.

Installé à Venise, Alde Manuce est le premier maître imprimeur à avoir utilisé dans ses ouvrages des caractères italiques, gravés pour lui par Francesco Griffo. L’italique était alors une police distincte et indépendante du romain habituel. Manuce composa de petits in-octavo en utilisant exclusivement des minuscules italiques et des majuscules romaines, afin d’y faire tenir plus de texte, l’italique occupant moins de place que le romain. Il put ainsi publier les classiques grecs et latins dans des formats maniables et bon marché, aidant à diffuser l’humanisme naissant.

Je serai toutefois moins catégorique que Jan Tschichold, qui bénéficiait du recul du temps pour émettre un tel jugement. L’histoire est tellement plus facile à raconter en partant de la fin – plus facile parce que nous éliminons ou interprétons tout ce qui ne s’aligne pas d’emblée avec la perspective imaginaire que dessine notre prétention à vouloir tout expliquer (ce que Nassim Nicholas Taleb appelle une erreur de narration). Il faut se replacer du point de vue de Gutenberg, quand tout restait à inventer et que son entreprise devait passer pour le comble de la vulgarité aux yeux des puissants de son temps (« Comment, vous voulez diffuser le savoir ? Factieux ! »). Il avait déjà bien assez à faire pour arriver à un résultat au moins aussi bon que les manuscrits des moines et qui prendrait dix fois moins de temps [3]. Il est d’ailleurs possible qu’il n’ait pas cherché à trop innover, pour que le bénéfice de son invention – faire aussi bien, plus rapidement – ne soit pas estompé par des innovations incomprises. En bon entrepreneur, il savait que l’essentiel n’était pas d’avoir raison contre tout le monde, mais de gagner.


Durant l’Antiquité, deux mains n’étaient pas de trop pour dérouler le volumen qui imposait une lecture séquentielle et continue du texte qu’il abritait. Avec le codex, que remplacerait au XVe siècle le livre imprimé, l’humanité lettrée découvrait l’un des plus vifs plaisirs de lecteur que je connaisse – feuilleter. Le codex invente la page, qui rend possible une lecture discontinue encouragée par deux autres innovations : la table des matières et l’index. La table des matières n’est qu’un rappel des grands moments du livre, là où l’index est sa réorganisation selon un autre arbitraire, celui de l’alphabet. Le charme d’un livre découvert par cette lecture vagabonde, presque érotique dans ses dévoilements partiels, ses bonds en avant et ses prudentes retraites, l’emporte pour moi sur son épuisement par une lecture linéaire un brin scolaire. Le livre n’est plus une rue à sens unique, mais une surface à explorer – mieux, à annoter, puisqu’une main suffit bien souvent à maintenir le livre ouvert pendant que de l’autre, on gribouille dans ses marges.

Le livre est par nature un hypertexte, terme inventé par Ted Nelson pour désigner un texte non-séquentiel ou non-linéaire, qu’on peut lire dans n’importe quel ordre, comme un dictionnaire ou une encyclopédie. Le Web est l’hypertexte par excellence, mais l’œuvre d’un David Foster Wallace, avec ses proliférantes notes de bas de page, est aussi un hypertexte (le Web en faciliterait d’ailleurs la lecture, si un jour elle venait à être transposée sur un site dédié). Feu pâle, de Nabokov, est un roman dont l’intrigue a été distribuée dans les commentaires du poème éponyme. Son auteur, John Shade, devient malgré lui le Samuel Johnson d’un narrateur-commentateur bien moins fiable que James Boswell. Le poème en lui-même est un prétexte à la glose (à la vanité, au narcissisme et à la schizophrénie) de son exégète, qui termine son introduction par cette phrase révélatrice : « … pour le meilleur ou pour le pire, c’est le commentateur qui a le dernier mot. » Ses notes forment un réseau de références croisées où l’on circule à sa guise, et chacune peut être la première comme la dernière du voyage.

Une conséquence indirecte du Web aura été de rendre manifeste cette discontinuité latente du livre – et de la démultiplier, comme Wikipédia démultiplie l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert. Le Web nous aura appris à naviguer dans un archipel de données, et nous souhaitons retrouver dans nos livres la même aisance à nous orienter et à ordonner nos lectures. Je supporte de moins en moins l’ordre imposé par la table des matières (sans parler de la matière elle-même, qui a souvent bien peu de manières). Dans ce monde idéal que pourrait devenir la littérature, le sommaire d’un livre ne serait qu’une suggestion de l’auteur, non une injonction ; une politesse consentie au lecteur appréciant encore ce chien d’aveugle, non une condition sine qua non de lecture ; un repère, voilà tout. J’aime mieux flâner dans les livres porté par mon seul enthousiasme, sans qu’on me dicte l’ordre de mes plaisirs. Mais le préjugé selon lequel tout livre aurait un début, un milieu et une fin, autrement dit une progression, est bien tenace, malgré les contre-exemples nombreux apportés par la littérature. Je regrette qu’on ait réduit le livre à cette chose anémiée qui ne souffre pas qu’on le manipule comme un Rubik’s Cube, alors que tout le prédisposait à l’être. Feuilleter un livre est peut-être, avec beaucoup d’ironie, la plus juste représentation de nos vies sur le Web.

La solution est peut-être à chercher du côté de la cuisine japonaise. Je crois en effet que la littérature d’aujourd’hui, c’est-à-dire de demain, bien plus que ne le laisse supposer la forme du livre imprimé, pourrait correspondre à ce que Roland Barthes disait de la cuisine japonaise dans L’Empire des signes :

… aucun plat japonais n’est pourvu d’un centre (centre alimentaire impliqué chez nous par le rite qui consiste à ordonner le repas, à entourer ou à napper les mets) ; tout y est ornement d’un autre ornement : d’abord parce que sur la table, sur le plateau, la nourriture n’est jamais qu’une collection de fragments, dont aucun n’apparaît privilégié par un ordre d’ingestion : manger n’est pas respecter un menu (un itinéraire de plats), mais prélever, d’une touche légère de la baguette, tantôt une couleur, tantôt une autre, au gré d’une sorte d’inspiration […], le sukiyaki n’a de marqué que son départ (ce plateau peint d’aliments que l’on apporte) ; « parti », il n’y a plus de moments ou de lieux distinctifs : il devient décentré, comme un texte ininterrompu.

Roland Barthes, L’Empire des signes.

Barthes décrit sans le savoir notre manière de lire sur Internet, où nous dérivons d’une page à l’autre en suivant des liens qui nous éloignent toujours plus de notre point de départ. Le Web, comme tout hypertexte, est un art de la dérive, du fragment sans contexte, de la désorientation. Ce n’est pas pour rien qu’on le parcourt à l’aide d’un navigateur. Bien que le Web ait repris à son compte une partie du lexique du livre (page, signet, index), il a sa forme propre, qui, pour n’être pas délimitée par les deux plats d’une couverture, n’en existe pas moins. Maintenant que notre accès à l’information est contrôlé par une oligarchie d’algorithmes (Google, Facebook…), on a tendance à oublier que le Web – et en deçà du Web, Internet – est décentralisé, ou comme dirait Barthes, décentré.

Nous pourrions ici évoquer la dédicace du Spleen de Paris : « Mon cher ami, écrivait Baudelaire à Arsène Houssaye, je vous envoie un petit ouvrage dont on ne pourrait pas dire, sans injustice, qu’il n’a ni queue ni tête, puisque tout, au contraire, y est à la fois tête et queue, alternativement et réciproquement. » C’est pourquoi les chapitres de Contreforme, autonomes mais complémentaires, peuvent se lire dans n’importe quel ordre, comme je les ai écrits. Un Japonais dirait zuihitsu, littéralement « au fil du pinceau », pour décrire ce genre d’essai dont l’idéal est représenté depuis plus de mille ans par les Notes de chevet de Sei Shōnagon. La littérature, dans l’un des futurs où elle aura embrassé Internet, se sera inspiré, d’une manière ou d’une autre, de la cuisine japonaise. Jirō Taniguchi et Masayuki Kusumi le font très bien et doublement dans leurs romans graphiques Le Gourmet solitaire et Les Rêveries d’un gourmet solitaire, puisqu’en plus de ne parler que de gastronomie, ils l’abordent comme un plat japonais, de manière décentrée et discontinue. Dans cette littérature du futur proche, on flânera d’un texte à l’autre sans qu’aucun ne puisse signifier la fin de la ballade. Chacun organisera son parcours selon les correspondances secrètes qu’il découvrira au cours de ses lectures ou en suivant les traces laissées en marge par d’autres lecteurs. L’analogie borgésienne entre la bibliothèque et le labyrinthe n’aura jamais été aussi pertinente.

Orson Welles avait raison : les cathédrales survivront au livre, et le livre à Internet, car le supposé progrès apporte avec lui la fragilité. Malgré son omniprésence, ou peut-être à cause d’elle, le numérique est plus fragile que le livre, lui-même plus fragile que la pierre. Une tempête solaire de grande ampleur suffirait à remettre à zéro tous les disques durs et serveurs de la planète, ramenant l’humanité au XVIIIe siècle et sans doute à sa fin (nous ne savons plus vivre sans électricité). Si quelque chose devait lui survivre, il y a fort à parier que ce serait un exemplaire de cette superposition de pierres que l’on appelait jadis cathédrale, ou une caverne ornée de peintures rupestres, ou un Bouddha protégé du temps dans quelque cavité creusée dans la roche.

Notes

  1. L’essentiel de cet essai était alors écrit depuis longtemps, et j’ai encore patienté avant de le publier. Je n’aime pas l’idée d’ajouter mon encre à des braises. 
  2. Le livre numérique est l’artefact transitionnel d’une civilisation qui se renouvèle. C’est l’incunable de notre époque, mais je ne suis pas sûr qu’il jouisse d’une postérité aussi féconde que le livre imprimé, sans compter que le quasi monopole d’Amazon sur le livre numérique et l’attentisme des éditeurs, qui n’en veulent pas, n’incitent pas à l’innovation.
  3. Les moines étaient en réalité bien plus pragmatiques que les réfractaires au numérique d’aujourd’hui. Ils ont assez vite compris le gain de temps qu’ils pouvaient retirer de la mécanisation de la copie des livres.