Contreforme

décentrer la littérature • thibault malfoy

Guérir du verbe, ce virus

– Contrairement au langage qu’elle détourne, la littérature ne consiste pas à nommer, mais à taire ce que l’on veut montrer.

Si la littérature se réalise par le langage, il est tout aussi vrai qu’elle le conteste au moment même où elle le sollicite. Nous l’avons inventée pour nous guérir du verbe, nous libérer de son emprise. – Le verbe est un virus (cf. William Burroughs) dont l’être humain à ce jour est le seul hôte connu (prenant soin, faut-il le rappeler, d’exterminer toute concurrence). Comme beaucoup de virus, le langage n’a pas les moyens de se reproduire, il lui faut détourner le métabolisme de son hôte pour le convertir à sa survie. (Leur stérilité placerait les virus, comme les vampires, à l’exacte limite du vivant et de l’inerte.) Ce parasite propre à l’homme lui interdit non seulement de se taire, mais encore de s’abandonner au silence intérieur : même quand il ne parle pas, il continue de se parler. Le parasite l’exige, le silence pour lui équivaut à mourir. Ce qui n’était qu’un chant d’instinct accompagnant la danse des premiers hommes est devenu un impératif de bruit.

Notre langage, que nous louons en ce qu’il nous distingue supposément des bêtes, nous est insupportable en ce qu’en voulant le nommer il nous sépare du monde. Nous avons perdu tout contact avec lui, du moins tout contact immédiat ; une gangue de mots nous tient à l’écart. Nous ne voyons plus cet arbre ou la rivière qui coule dans ses racines, mais les mots « arbre », « rivière », « racines » – autant de généralités conçues pour reposer nos sens, quitte à s’en abstraire. Le parasite dit nous servir pour justifier cet exil, et pour mieux nous trahir vénère l’idole qui fait notre orgueil : le savoir. Comme lui, il fonctionne par accumulation, et n’aura de cesse de se reproduire tant qu’il restera une partie du monde à nommer. Que la carte soit aussi grande que le territoire qu’elle couvre et recouvre, comme l’imaginait Borges en se moquant « De la rigueur de la science » :

… Dans cet Empire, l’Art de la Cartographie parvint à une telle Perfection que la Carte d’une seule Province occupait toute une Ville et la Carte de l’Empire toute une Province. Avec le temps, ces Cartes Démesurées ne donnèrent plus satisfaction et les Collèges de Cartographes levèrent une Carte de l’Empire, qui avait le Format de l’Empire et qui coïncidait point par point avec lui.

Jorge Luis Borges, « Musée », in L’Auteur.

Autant dire qu’une telle carte est impraticable. L’exactitude est un fantasme où finissent trop d’esprits maniaques, tel le Frenhofer du Chef-d’œuvre inconnu de Balzac. C’est par souci d’exactitude que certains philosophes sont obscurs : à force de ratiociner, ils s’entourent d’abstractions et deviennent illisibles. Bien peu font de bons écrivains. Leur formation les pousse à aller du particulier au général, quand c’est l’inverse que demande la littérature, ainsi que l’exprimait déjà Marcel Schwob : « La vie n’est pas dans le général, mais dans le particulier ; l’art consiste à donner au particulier l’illusion du général. » (Marcel Schwob, « La Terreur et la Pitié », in Spicilège.) Je me méfie de l’exactitude ; je lui préfère la précision, relative, humaine – particulière.

Contrairement au langage qu’elle détourne, la littérature ne consiste pas à nommer, mais à taire ce que l’on veut montrer. C’est une vieille ruse d’illusionniste. Mallarmé l’expliquait à Jules Huret en répondant à son Enquête sur l’évolution littéraire : « Nommer un objet, c’est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème qui est faite du bonheur de deviner peu à peu : le suggérer, voilà le rêve. » Ce qui vaut pour un poème vaut pour un roman ou un essai, mais les mauvais prosateurs, qui ne peuvent justifier l’indigence de leur sensibilité, aimeraient nous faire croire à la séparation des genres. Il n’en est rien. Une prose sans poésie intérieure est aussi cassante qu’une dent dévitalisée. – Ici, Mallarmé m’interrompt poliment : « Dans le genre appelé prose, il y a des vers, quelquefois admirables, de tous rythmes. Mais, en vérité, il n’y a pas de prose : il y a l’alphabet, et puis des vers plus ou moins serrés, plus ou moins diffus. Toutes les fois qu’il y a effort au style, il y a versification. » Tout livre de littérature, qu’il soit de prose ou de poésie, devrait avoir pour ambition minimale le beau titre du recueil de Paul Éluard : Donner à voir – par des ellipses et des images, ces trouées dans le langage. Comme les habitants de l’Empire trop exact de Borges, nous devons déchirer la Carte qui nous cache le monde, la transpercer d’images inédites pour révéler quelque chose de la réalité sous-jacente. La littérature est au langage ce que la musique est au bruit : une soustraction, une épure, un virus dans le virus.

Qu’ils meurent d’une indigestion de papier, ceux qui m’avouent avec une gourmandise obscène « ai-mer-les-mots ». Ils leur prêtent une magie qu’ils n’ont pas, imaginent qu’il suffit d’écrire « Je t’aime » pour dire l’amour. De là peut-être qu’au lieu d’aimer nous préférons en parler : nommer un sentiment le neutralise, dissipe la moire qui en faisait le charme et l’effroi. Il faut le talent de Stendhal pour évoquer l’amour sans le nommer, dans ce passage de l’excellente nouvelle Mina de Vanghel, où l’héroïne découvre qu’elle aime un homme marié :

Le soir, Mme de Cély nomma M. de Larçay ; Mina tressaillit et se leva comme si on l’eût appelée, elle rougit beaucoup et eut bien de la peine à expliquer ce mouvement singulier. Dans son trouble elle ne put pas se déguiser plus longtemps à elle-même ce qu’il lui importait de cacher aux autres.

Stendhal, Mina de Vanghel.

N’est-ce pas simple et juste ? D’où me vient cette certitude que l’élan retenu de l’héroïne est un geste d’amour ? Rien ne le prouve, tout le suggère. Et si Stendhal l’aide à nommer la cause de son trouble (« J’aime d’amour, et j’aime un homme marié ! »), il ne le fait qu’après en avoir montré l’effet, quand l’essentiel était dit, pour récompenser les lecteurs perspicaces. En eût-il inversé l’ordre qu’il eût ruiné le passage. Le talent tient sur de telles crêtes.

Un mot ne suffira jamais à transformer un tas de glaise en Golem. Les mots ne font pas la littérature, la littérature défait les mots. Elle les dévoie de leur sens originel, leur fait avouer ce qu’ils ne sont pas faits pour dire. Ainsi naît une image. Cette extension de sens agit en nous comme un court-circuit : le talent rapproche et illumine l’un par l’autre deux termes que l’habitude écartait jusqu’alors. Chris Marker, le plus littéraire des cinéastes du XXe siècle, montre dans Lettre de Sibérie tel barrage « posé sur son reflet ». Cette image est un regard, un accès sensible au monde. Aussitôt qu’on en fait l’expérience, on ne peut plus s’en passer, et on n’aura de cesse de l’exiger de ses lectures. Gare aux auteurs négligeant la vertu prométhéenne de leur art.

Qui écrit ressent la faiblesse de sa prise sur le monde, et l’impuissance du langage à y remédier. Le verbe est cette encre de seiche qui fait écran, une technique de fuite plus qu’un organe de préhension, une feinte. Nous pensions retrouver notre tact en laissant proliférer les mots, nous saisir grâce à eux de ce qui pourtant veut nous fuir : une forme pour ordonner nos perceptions. Ce qu’on croyait si simple à appréhender, l’affaire de quelques mots, de quelques phrases tout au plus, se révèle d’une complexité inouïe – du moins à qui cherche le talent ; l’autre, ne cherchant rien, ne se doutera de rien, et continuera à parler la langue vernaculaire. L’écrivain véritable conteste sa propre vue pour inventer un regard. Il sait se méfier, après Paul Valéry, d’un œil si souvent abandonné à lui-même, c’est-à-dire à l’habitude, c’est-à-dire aux préjugés. « Observer, c’est, pour la plus grande part, imaginer ce que l’on s’attend à voir », écrit Valéry dans le si savoureux et émouvant Degas Danse Dessin. Cette attente est une hâte – de nommer pour ne plus voir, de comprendre pour ne pas ressentir, de rabattre à tout prix l’inédit sur l’expérience, afin que jamais rien ne nous étonne. L’organisation de notre vie pratique exige peut-être ce genre d’arrangements, pour anticiper ou je ne sais quoi. Mais notre vie sensible mérite mieux, car dès l’instant où l’on se met à prévoir, on cesse de voir. C’est pourquoi à « l’observation immédiate » Valéry préfère la faculté de « regarder, c’est-à-dire oublier les noms des choses que l’on voit ». Là commence la poésie, sans laquelle il n’y a pas de littérature.

Le monde est trop complexe, notre entendement trop limité et les mots imprécis, pour que la littérature ne soit pas le contrepoint inévitable du réel, la part imaginaire de la vie. Comme les nombres complexes, nos vies se composent d’une partie réelle – la vie que nous vivons – et d’une partie imaginaire – diverses vies écrites et lues, rêvées par ennui ou tues par manque d’audace. La réalité augmentée que développent nos amis entrepreneurs existe déjà, c’est la littérature. Nous l’avons inventée pour arraisonner le monde, le peupler de fantasmagories collectives dans l’espoir de lui faire rendre sens, de lui faire prendre forme – pour de nouveau faire corps avec lui. Nous sommes comme Mina de Vanghel, dont Stendhal dit en guise d’épitaphe : « C’était une âme trop ardente pour se contenter du réel de la vie. » Ce devait être une grande lectrice. 

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