Contreforme

L’enfance retrouvée

– L’humanité, passé un certain âge, manque d’imagination. En grandissant, nous nous sommes éloignés de l’extrême sensibilité de notre enfance, d’où venaient tous nos dons.

… le génie n’est que l’ enfance retrouvée à volonté…

Charles Baudelaire, Le Peintre de la vie moderne.

À table, les enfants n’attendent qu’une chose, le droit d’abandonner les grandes personnes à leur si peu sérieuse conversation, pour retourner à des jeux qui le sont plus. J’aimerais parfois les suivre. Hélas, je reprends du vin et me demande pourquoi les gens de mon âge ne songent qu’à devenir propriétaires. Cela ne les allège pas.

Bruno Munari écrivait ceci de très juste dans L’Art du design : « Connaître les enfants s’apparente à connaître les chats. Ceux qui n’aiment pas les chats n’aiment pas les enfants et ne les comprennent pas. » Félins et bambins, tout occupés à leurs jeux, sont indifférents au monde des adultes. Cette indifférence enchante les timides : elle leur permet d’être eux-mêmes bien plus qu’ils ne le sont autrement.

Tout designer qu’il était, Munari pensait comme un poète, par images, ces pas de côté qui permettent de mieux voir. Il faudra que je me procure ses livres pour enfants. – Livres pour enfants ? Ne le sont-ils pas tous ? Encore une catégorie inventée par un adulte de peu de bon sens. Si l’on admet que les œuvres d’imagination sont des tours de magie, tous les livres de littérature s’adressent à des enfants, majeurs ou non – à ce qui en nous persiste à croire que la vie n’est pas seulement la répétition du présent, mais un entrelacement des possibles qui l’enrichit. Et si… est la prémisse de toute histoire.

Pour croire à la magie, mieux vaut être porté au scepticisme. Quand on doute de tous les axiomes, on peut remettre la réalité à sa place, et conférer à l’imagination de chacun une juste présence. C’est ce que font très bien les enfants, dont l’esprit toujours mobile sait apprécier les potentialités de chaque situation. Un drap, deux chaises et un carton vide deviennent, une fois assemblés, une agréable cabane pour rêvasser aussi bien qu’un bunker pour se prémunir des dérangements du monde extérieur. Ils ressortent de leur rêverie avec un regard inattendu qui fait sourire les adultes (ou les impatiente, selon la quantité d’imagination qui leur reste depuis qu’ils sont devenus de grandes personnes). Une illustration parfaite des jeux très sérieux de l’enfance est à retrouver dans Calvin et Hobbes.

D’après mon expérience, la plupart des adultes sont de faux sceptiques. Ils croient en la réalité, ou pire, aux mots qu’ils lui apposent, bien plus qu’aux jeux de l’imagination. Un vrai sceptique ne ferait pas la distinction, comme l’enfant qui n’a jamais qu’une vague idée de ce qui l’entoure, au mieux une approximation qui lui suffit à gérer le tout-venant. « L’enfant n’a pas la notion du réel, écrivait Remy de Gourmont dans Le Joujou, et quelques hommes ne l’acquièrent jamais. » Ces exceptions sont nos génies et nos héros. Ils nous rappellent qu’il faut croire à la magie.

L’humanité, passé un certain âge, manque d’imagination. En grandissant, nous nous sommes éloignés de l’extrême sensibilité de notre enfance, d’où venaient tous nos dons (et peut-être quelques pleurs). On compense depuis par l’intelligence, le savoir… tout ça est très bien, mais ne suffit pas. – Je me demande même si cela n’achève pas notre sensibilité émaciée. L’enfant n’a pas la sienne entravée par un vocabulaire et des règles qui la fige. Ignorant les mots qui se superposent aux choses, il porte sur le monde un regard pur, qui en révèle les relations sous-jacentes qu’en dehors des enfants seuls les génies devinent. C’est cela, l’imagination, un court-circuit de la raison étroite.

Au lieu d’obliger les enfants à apprendre par cœur des poèmes (preuve de notre confusion des connaissances et des sens), nous devrions les encourager à écrire les leurs. Ils nous aideraient peut-être à retrouver notre imagination, et qui sait, à réapprendre à lire. Pessoa le savait, lui qui notait :

Les enfants sont de grands littérateurs, car ils parlent comme ils sentent, et non pas comme on doit sentir lorsqu’on sent d’après quelqu’un d’autre… J’ai entendu un enfant dire un jour, pour suggérer qu’il était sur le point de pleurer, non pas « J’ai envie de pleurer », comme l’eût dit un adulte, c’est-à-dire un imbécile, mais : « J’ai envie de larmes. » Et cette phrase, totalement littéraire, au point qu’on la trouverait affectée chez un poète célèbre (s’il s’en trouvait un pour l’écrire), se rapporte directement à la chaude présence des larmes jaillissant sous les paupières, conscientes de cette amertume liquide.

Fernando Pessoa, Le Livre de l’intranquillité.

Les images que les enfants possèdent sans le savoir, qui leur viennent à l’esprit avec tant de facilité qu’ils les négligent et bientôt les égarent, valent mieux que les cartes Pokémon qu’ils s’échangent dans la cour de récréation. Contrairement à ces dernières, l’imagination est un bien inestimable. Elle n’a rien de surnaturelle, c’est même la faculté la plus humaine qui soit – que beaucoup perdent en grandissant, faute d’entretien. Je regrette que dans l’apprentissage de la docilité que constitue toute éducation, rien ne vienne stimuler l’imagination. L’école, qui forme de futurs citoyens, nous apprend à respecter le consensus, non à le défier. Comment devenir poète sans défier le consensus d’une langue ?

Réapprendre à sentir par soi-même, et non « d’après quelqu’un d’autre », est l’ambition de tout écrivain digne de ce nom, mais qui veut retrouver l’imagination de son enfance le fait à ses dépens. Il doit se défaire des anticorps qu’il secrète sans même s’en rendre compte pour se protéger du monde. De telles défenses expriment des peurs qui le coupent de ses sensations, c’est pourquoi on écrit toujours mal dans la peur. Il faut accepter la fragilité qui seule confère cette conscience vibratile du monde sans laquelle on ne ressent rien. Il faut être un tendre parmi les brutes.

Ainsi Hamlet, qui pour Borges est « la tragédie d’un homme qui pense au milieu d’un monde de violence » ( Préfaces avec une préface aux préfaces). Après le tournage en Italie de Nostalghia, Andreï Tarkovski pensait encore adapter Hamlet au cinéma (il l’avait déjà mis en scène au théâtre à Moscou). Il rejoignait à sa manière Borges, en voyant en Hamlet un tendre jeté parmi les brutes, un faible dont la décence spirituelle s’indignait à l’idée d’user de la force, à laquelle il devait pourtant recourir pour faire justice à son père, « comme un homme du futur forcé de vivre dans le passé » (Andreï Tarkovski, Le Temps scellé), avec ses barbaries et ses agressivités pseudo-viriles. C’est déjà croire à l’espoir que d’écrire cela. L’homme de demain sera meilleur que celui d’aujourd’hui. Où est-il, ce fatalisme de l’âme russe ? Tarkovski, sous ses airs de pope masochiste appelant au Sacrifice, est un chrétien des origines, aux pieds nus empêtrés dans un panthéisme que l’Église n’a pas encore châtré.

Tarkovski est mort avant d’avoir pu tourner quoi que ce soit d’autre que Le Sacrifice, du même cancer qui menaçait Alexandre, le protagoniste du film, dans une version antérieure du scénario. (Le titre en était alors La Sorcière, avec qui Alexandre devait, pour guérir, passer une nuit.) La plupart des personnages de Tarkovski annoncent cet Hamlet qui n’est jamais venu. Le moine Andreï Roublev, Kelvin dans Solaris, le Stalker, le fou Domenico dans Nostalghia, Alexandre dans Le Sacrifice : ils sont tous Hamlet. Des faibles, des fous, des saints. Surtout des faibles. « De tels personnages, écrit Tarkovski dans Le Temps scellé, sont comme des enfants avec une gravité d’adultes, doués d’une attitude irréaliste et désintéressée du point de vue du sens commun. » Le héros éponyme de Stalker a cette réplique bouleversante au sujet des personnes qu’il conduit dans la Zone :

L’essentiel est qu’ils croient en eux-mêmes… et deviennent fragiles comme des enfants. Car la faiblesse est grande tandis que la force est minime. L’homme, en venant au monde, est faible et souple. Quand il meurt, il est fort et dur. L’arbre qui pousse est tendre et souple. Devenu sec et dur, il meurt. La dureté et la force sont les compagnons de la mort. La souplesse et la faiblesse expriment la fraîcheur de la vie. Ce qui est dur ne vaincra jamais.

Même si cela s’améliore, l’éducation des garçons souffre encore d’un préjugé favorable à la dureté. C’est pourquoi les hommes subissent les nombreux stéréotypes de virilité que leur tend la société, et ne savent pas exprimer leurs émotions autrement qu’en grognant ou cognant. « Va falloir t’endurcir, mon fils. » Qui prononce une telle phrase commet un crime contre l’imagination. (Par un effet inattendu du sexisme, on ne le dirait pas à une fille. Qu’elle reste inoffensive, qu’elle ne remette pas en cause l’autorité des pères. De là peut-être que les femmes lisent plus que les hommes.)

Le faible représente pour Tarkovski « celui qui n’est pas un lutteur par ses signes extérieurs, mais (…) comme le vainqueur dans cette vie ». Une victoire sans agression. Cela me rappelle ce qu’écrivait Pessoa, du moins son hétéronyme Bernardo Soares, dans Le Livre de l’intranquillité : « Les vainqueurs perdent toujours les qualités d’accablement face au présent qui les ont conduits à la lutte et à la victoire. (…) Seul sait vaincre celui qui ne gagne jamais. » Seul sait vaincre celui qui ne gagne jamais. J’en ai fait ma devise. 

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