Contreforme

Princesses, congédiez d’une main lasse vos chevaliers servants

Contreforme ·

Tout Shrek moins ses flatulences sort de « Persée et Andromède », l’une des Moralités légendaires de Jules Laforgue, même si je doute que les cinq scénaristes du film (pas moins) aient lu ce livre. Persée, prince à peigne et miroir, obnubilé par son panache, snobant Andromède à délivrer (« plus il approche, plus Andromède se sent provinciale, et ne sait que faire de ses bras tout charmants »), est évincé par le monstre même qui la retient prisonnière sur son île. La Belle préfère la Bête. Syndrome de Stockholm ! Mais non, satire de roman courtois. Le héros est un saint Georges ridicule, le monstre un doudou attendrissant (Andromède « vient, rampante, s’étaler, selon sa câlinerie familière, sous le menton du Monstre, dont elle entoure le cou, le cou visqueusement violacé, de ses bras blancs » ; qui a dit qu’il fallait supprimer les adverbes ?). Beau monstre parlant « d’une voix d’homme distingué qui a eu des malheurs », apprend-on dans une incidente, regard océanique des mélancoliques prostrés : « ses grosses prunelles aqueuses sont encore illuminées des derniers reflets occidentaux » (ext., crépuscule). Quand Persée approche de l’île sur son hippogriffe (ici Laforgue se trompe, Pégase n’a rien d’une chimère, c’est un banal cheval à ailes), « de grosses larmes viennent aux cils du Monstre, comme des girandoles à des balustrades ». Il sait qu’il va mourir. Les héros sont des tueurs.

Persée approchant seul est un défilé du 14-Juillet. Ronde à moulinets et cabrioles. Les mâles qui n’ont pas renoncé à l’idée de mâle confondent l’amour et la guerre, ce qui rend leurs parades nuptiales si violemment grotesques. Leur but n’est pas de séduire mais d’épuiser. On n’a plus la force de dire non, et on se laisse violer d’un peu loin1.

Persée, nous dit-on, porte le casque de Pluton censé le rendre invisible, pourtant Andromède et le monstre semblent le voir. Son aura de vanité le trahit peut-être. Laforgue moque en les rendant coquets la virilité outrée des héros, qui pourraient postuler pour une pub Jean-Paul Gaultier :

Persée monte en amazone, croisant coquettement ses pieds aux sandales de byssus ; à l’arçon de sa selle pend un miroir ; il est imberbe, sa bouche rose et souriante peut être qualifiée de grenade ouverte, le creux de sa poitrine est laqué d’une rose, ses bras sont tatoués d’un cœur percé d’une flèche, il a un lys peint sur le gras des mollets, il porte un monocle d’émeraude, nombre de bagues et de bracelets ; de son baudrier doré pend une petite épée à poignée de nacre.

Le personnage de Charmant dans Shrek 2. Rien n’éloigne moins du stéréotype que de l’inverser. S’en moquer le rend-il plus supportable ? On risquerait de s’y habituer. Seule la mort nous séparera des salauds. Pourvu que ce ne soit pas la nôtre.

Andromède, très préraphaélite avec sa tignasse rousse dont elle entoure son visage, très jeune fille aussi, autre idée mâle, boude et minaude et gamine, du verbe gaminer :

Mais sa bouche ! Elle ne se lasse pas d’adorer l’innocente éclosion de sa bouche. Oh ! qui comprendra jamais sa bouche ? — Comment j’ai l’air mystérieuse tout de même ! songe-t-elle. Et puis elle prend tous les airs. — Et puis voilà, c’est moi ni plus ni moins ; c’est à prendre ou à laisser. Et puis elle songe comme elle est sans distinction au fond !

Laforgue, tendre moqueur, si tes personnages cabotinent, c’est par ennui. Ils voudraient bien partir, mais l’horizon est loin. Et quand Persée l’offre à Andromède, elle le refuse et « reste là, tête basse, hébétée » d’avoir préféré le monstre à l’exotisme. C’est le monstre qui est charmant, et monstre, il l’est par châtiment divin et cessera de l’être dès qu’il trouvera l’amour. La Belle sauvera la Bête.

Persée est venu avec la tête de la Gorgone par lui décapitée. Forte tête :

Sciée au cou, la célèbre tête est vivante, mais vivante d’une vie stagnante et empoisonnée, toute noire d’apoplexie rentrée, ses yeux blancs et injectés restant fixes, et fixe son rictus de décapitée, rien ne remuant d’elle que sa chevelure de vipères.

Exemple de solidarité entre réprouvés : reconnaissant son vieil ami le monstre, la Gorgone a un beau geste : elle ferme les yeux. Il ne sera pas figé par son regard. Persée agite la tête (pas la sienne, l’autre), rien n’y fait, il doit sortir l’épée. Et transperce le front du monstre. Le voir mort ne suffit pas, il lui faut profaner ce corps en s’acharnant dessus. Andromède l’arrête et le renvoie. Persée n’est pas un beau vainqueur.

Intéressant comme Andromède attend, après avoir aperçu Persée, d’entendre le son de sa voix pour se décider ou non à le suivre. Ce qui le perdra sera un bâillement, « un élégant bâillement qu’il veut achever en sourire de grenade ouverte », montrant qu’elle n’est pour lui qu’un autre trophée à accrocher à côté de la tête de la Gorgone. Seul l’exploit compte pour les tueurs.

Cortázar, dans sa pièce de théâtre Les Rois, imagine une interprétation similaire d’un autre trio, celui formé par le Minotaure, Ariane et Thésée. Ici aussi les héros sont des tueurs, inféodés aux dictateurs, qui sont les vrais monstres. Si Ariane donne sa pelote de fil à Thésée, ce n’est pas pour qu’il s’échappe du labyrinthe après avoir tué le Minotaure, c’est pour que le Minotaure puisse s’enfuir avec elle après avoir survécu à Thésée. Personne avant Cortázar n’avait imaginé des amours incestueuses entre Ariane et son demi-frère Astérion, mi-homme mi-taureau. L’amour embellit les faux monstres assassinés. Ovide, dans Les Métamorphoses, nous rappelle qu’après leur fuite de Crète, Thésée a abandonné Ariane sur une île. Il lui avait promis un beau mariage.

Note

  1. L’aurait-on dit et répété, non (non, non, non), qu’ils l’auraient pris encore pour un oui. Les obsédés n’imaginent pas qu’on existe pour autre chose que les assouvir. L’autre n’existe pas. Le monde est pour eux un grand vide à noyer de foutre, le viol un manque d’imagination forçant un corps et une imagination, qui, expropriée par ce crustacé mou cherchant carapace, met parfois une vie à se retrouver. Quel est ce corps qui est le mien sans plus m’appartenir ?