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« Shit happens, deal with it »

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Bret Easton Ellis est un réfractaire et ne l’a jamais autant assumé que dans White, son premier livre de non-fiction. Il s’y expose personnellement au lieu de disparaître dans ses personnages, mais il y a aussi une part de performance artistique dans sa sincérité. En interprétant son propre rôle, il devient à son tour un personnage de Bret Easton Ellis.

Faux départ

Le livre commence d’ailleurs comme Moins que zéro, son premier roman, sur une autoroute de Los Angeles. On est en janvier 2013, Ellis a l’intuition d’un nouveau roman dans un embouteillage sur l’I-10, alors que ça fait trois ans qu’il n’en a pas écrit. Depuis son retour à Los Angeles en 2006, après vingt ans passés à New York, il perd son temps à réécrire sans fin des scénarios pour la télé et le cinéma qui ne seront jamais tournés. Il y a une mélancolie fitzgeraldienne dans son désarroi – et Ellis est trop conscient de lui pour ne pas le savoir et en jouer. Aussi ne forçons pas une comparaison abusive avec le Fitzgerald dernière période, scénariste alcoolique cachetonnant pour un système qu’il ne comprend pas afin de payer ses dettes. Plus cynique que Fitzgerald, Ellis sait quel pacte faustien il accepte en travaillant pour Hollywood, ce qui n’empêche pas les frustrations.

Le livre commence comme un roman pour mieux nous décevoir, première de nombreuses illusions : ce roman, Ellis ne l’écrira pas. Il considère cette forme littéraire comme une « enclave truquée », chic et confortable, obsolète. Un artefact hérité des siècles passés, non une création originale du nôtre. De toute manière, qui lit encore des romans ? Qui s’y intéresse ? Ellis semble regretter que les romans, comme d’ailleurs les films sérieux, n’aient plus la même influence culturelle que par le passé. Ces œuvres d’art offraient des trouées imaginaires dans le réel, une manière de se confronter à d’autres sensibilités, d’autres milieux. La téléréalité et Instagram les remplacent-ils vraiment, comme Ellis le suggère ? Lui continue de lire des romans, de voir des films (et dans une salle de cinéma, pas seulement sur Netflix), comme en témoigne son podcast, lancé cette même année 2013, où certains passages de White trouvent leur origine.

Le titre fait référence au White Album de son écrivaine préférée, Joan Didion. À son instar, le livre d’Ellis est un recueil d’essais très personnels, mélangeant habilement autobiographie, chronique de l’Amérique post-Empire et satire de son élite libérale (progressiste, modérée, insupportable donneuse de leçons). La structure est lâche, hospitalière, invite à la déambulation. On s’y oriente en retrouvant de chapitre en chapitre des motifs récurrents, l’ironie de l’auteur, ses angoisses et obsessions, et cette relation distancée avec le monde présente depuis Moins que zéro.

L’esthétique d’Ellis tient dans ce retrait qui est aussi une pose, à la fois réserve et passivité du voyeur racontant, d’un ton neutre de façade, un conte cruel de l’Amérique. Ellis est un moraliste sans aphorismes – il n’en a pas besoin, ses personnages portent en eux sa critique en incarnant chacune des vanités modernes. Il lui suffit de les suivre et d’enregistrer, impassible, les horreurs qu’ils commettent. L’absence apparente de jugement (qui est là, mais inscrit dans le style même de l’auteur) dérange certains lecteurs, qui confondent encore la vie et l’œuvre d’un écrivain. Ou ont-ils peur d’aimer ce qu’ils voient ? Quel est l’ultime voyeur ?

1987, ou les deux corps de l’écrivain

Ellis revient dans White sur l’écriture et la publication de Moins que zéro et d’American Psycho. La parution de son premier roman à 21 ans, alors qu’il est encore étudiant, lui vaut une célébrité précoce dont une part de lui profitera dans les soirées de New York, millésime 1987. Ellis a 23 ans, il vient d’emménager sur la 13e Rue, côté East Village, dans le même immeuble que Tom Cruise, qu’il croisera dans l’ascenseur comme Patrick Bateman, l’anti-héros d’American Psycho. Les pages qu’Ellis consacre à cette année sont parmi les plus belles du livre – et peut-être les plus tristes de sa vie – et la preuve que, même s’il n’écrit plus de roman, il reste un grand romancier.

Le succès n’est pas toujours heureux, surtout quand on n’y est pas préparé. Tout au long de cette première année à New York, Ellis dérive dans une sorte de brume médiatique dont il ne peut s’extraire qu’en écrivant American Psycho. Cette part de lui qui écrit et se plaît à écrire oublie ce faisant que sa vie ne lui appartient plus, qu’il ne contrôle plus rien en dehors de l’écriture, que la presse a pris en charge cet autre moi, mondain et éphémère, qui apparaît sur les photos de magazines. Clubs du moment, vernissages, restaurants huppés, Ellis passe de photo en photo comme un personnage de bande dessinée passe de case en case, sans être jamais sûr qu’il s’agisse bien de lui. Que prouve une photo accolée à un article ? Un nom donné pour une réservation ? Cette dissociation entre la personne et le personnage public est une fiction moderne créée par les médias.

En se documentant pour son roman, qu’il voit alors comme l’histoire assez classique d’un homme perdant son innocence à Wall Street, Ellis décide sans raison apparente, au cours d’un dîner avec des banquiers, que son héros serait un tueur en série – ou imaginerait l’être. La double vie de Patrick Bateman, avérée ou fantasmée, reproduit celle d’Ellis diffractée par la presse et la contradiction qui le tiraille : comment pourra-t-il jamais s’intégrer à une société qui le consterne ? Parce qu’il aimerait s’intégrer, enfin le croit-il alors, à la manière d’un nerd rêvant d’être populaire, mais trop intéressé par ses livres et ses jeux pour chercher à l’être. Ellis a depuis renoncé à ce fantasme pour tenir sa place de romancier, qui est toujours à côté des gens qu’il décrit, jamais tout à fait l’un des leurs.

Ellis met trois ans à écrire American Psycho. Deux mois avant sa parution, son éditeur décide d’annuler la sortie du livre, effrayé par les premiers retours de lecteurs (les épreuves circulaient déjà). Son compagnon de l’époque, après avoir lu quelques pages du manuscrit, l’avait pourtant prévenu : il allait s’attirer des ennuis. Les féministes dénoncent la misogynie du narrateur et la violence de certaines scènes sans percevoir la satire. Ellis ne comprendra jamais qu’on puisse reprocher à l’art de déranger, puisque c’est cela même qu’il attend d’une expérience esthétique. Quant à moi, je ne comprendrai jamais qu’on puisse encore confondre un personnage de roman et son auteur. La compréhension de la littérature n’a pas beaucoup progressé depuis le procès de Flaubert (1857), pour ce supposé « outrage à la morale publique » que constituerait Madame Bovary. Comme Flaubert, Ellis porte sur la société un regard d’ironiste : il observe l’absurdité du monde, s’en délecte même, mais rechigne à y participer ou à imposer un message. Son point de vue disparaît dans son esthétique. American Psycho sort finalement en poche, chez un éditeur plus prestigieux, en mars 1991. Et devient un best-seller et l’un des livres les plus drôles que je connaisse.

Le réveil des minorités intransigeantes

Il serait aujourd’hui impossible de publier American Psycho ou Lolita ou tout autre livre susceptible de déranger les bonnes consciences satisfaites de leur étroitesse. Des romans comme Lolita ou Le Festin nu, publiés à Paris en 1955 et 1959 pour échapper à la censure américaine, étaient interdits par la majorité puritaine du moment. Aujourd’hui, que ce soit à Hollywood ou dans les universités américaines, ce sont des minorités intransigeantes qui interdisent et censurent, sous couvert d’un discours victimisant, tout ce qu’elles jugent offensant. La politique des identités est en cause, qui enferme chacun dans sa communauté supposée, lui assigne une identité selon sa couleur de peau ou son orientation sexuelle, et ne l’encourage surtout pas à se confronter à d’autres points de vue. L’ironie tient bien sûr au fait que des personnes souvent exclues et discriminées excluent et discriminent à leur tour. Ou comment les bonnes intentions des social justice warriors se transforment en procès d’intention et menacent jusqu’à l’idée même de démocratie libérale.

Ellis, vivant à Los Angeles, assiste depuis plusieurs années à la montée d’une pensée de groupe qui impose une nouvelle bienséance. Si vous ne vous conformez pas au statu quo, vous encourrez l’exclusion. Ou un essaim de haine s’abat sur votre compte Twitter et vous fait taire. Ellis, il y a quelques années, utilisait encore Twitter pour partager ses opinions, souvent acides et imprudentes, souvent le soir, un verre de chardonnay ou de tequila posé à côté du clavier. Il ne le fait plus. Disons seulement que le mélange « alcool + Twitter » n’est pas recommandé aux personnes qui souhaitent qu’on leur fiche la paix.

White est la réponse d’Ellis aux emmerdeurs de ma génération, qu’il surnomme la Generation Wuss (traduction la plus aimable : Génération pleurnicharde). Nous avons été trop couvés par nos parents pour supporter le moindre revers sans nous ériger en victimes. Nous sommes si obsédés de bienveillance et d’inclusivité que nous avons perdu tout sens critique. Nous voulons sauver le monde, mais sommes incapables de nous confronter à sa complexité.

L’idéal humaniste est fondé sur l’esprit de contradiction, qui semble aujourd’hui disparaître au profit d’une polarisation croissante de la société. Les réseaux sociaux, en voulant nous rapprocher, ont divisé nos démocraties libérales. Rien n’est plus évident depuis l’élection de Donald Trump, qu’Ellis cerne mieux que la plupart des commentateurs du New York Times ou de CNN. C’était l’idole de Patrick Bateman.


Dans un chapitre de son essai Jouer sa peau, Nassim Nicholas Taleb évoque une anecdote illustrant le pouvoir d’une minorité intransigeante :

Le grand philosophe et logicien Bertrand Russell perdit son poste à l’Université de la ville de New York à cause d’une lettre ; celle d’une mère en colère – et têtue – qui ne voulait pas que sa fille se tienne dans la même pièce que le type qui menait une vie dissolue et professait des idées dérangeantes.

Une seule lettre a suffi. C’est la loi de la minorité : les sociétés changent, en bien ou en mal, par la volonté farouche de quelques-uns. Car la majorité est indifférente ou accommodante, elle laisse faire. Tocqueville, dans son analyse de la démocratie américaine, dégageait trois menaces susceptibles de déséquilibrer le régime : le despotisme d’un État centralisé, l’individualisme – accaparé par ses affaires, le citoyen ne participe plus à la vie politique de son pays, qu’il abandonne à un corps bureaucratique – et la tyrannie de la majorité, qui oblige les minorités à se conformer à ses valeurs. Il faut désormais en ajouter une quatrième, celle des minorités intransigeantes, qui prennent en otage l’opinion publique et imposent leurs conditions de maîtres chanteurs.

Bret Easton Ellis pourrait murmurer sur Twitter, à l’intention des victimes complaisantes, ce beau vers d’Omar Kayyam : « Souffre seul, sans que l’on puisse, ô victime, te traiter de bourreau. » Il préfère leur dire : « Shit happens, deal with it » et donner le dernier mot de son livre au principe sans lequel il n’y en a pas d’autres – la liberté.