L’art et la manière de procrastiner

Comment apprendre à répéter les gestes qui vous font avancer tout en évitant ceux qui vous retiennent en arrière ?

L’art et la manière de procrastiner
Henri de Toulouse-Lautrec, Au cirque : Travailler sur la piste, 1899. Source : Art Institute of Chicago.

Tout commence par de mauvaises habitudes et finit, espérons-le, par de meilleures. Comment apprendre à répéter les gestes qui vous font avancer tout en évitant ceux qui vous retiennent en arrière ?


Le plaisir que j’éprouve à spéculer, à imaginer ce qui pourrait être au lieu de me contenter de ce qui est, me pousse à envisager des horizons mirobolants (c’est un mot que je n’emploie pas assez, prenons l’habitude d’en user davantage) que je ne verrai jamais. Mais atteint-on jamais un horizon ?

Aussitôt que je pense l’apercevoir, j’ai l’impression d’avoir perdu quelque chose que je m’efforce des heures durant à retrouver. Qu’était-ce donc qui me traversait à l’instant l’esprit ? D’où ça venait, et dans quelle direction ça allait ? Au lieu de la suivre, cette comète échevelée de mon imagination, au lieu de la chevaucher, je me pose ces questions qui n’appellent aucune réponse, ou qui en appellent trop, ça pourrait être n’importe quoi, on ne le saura qu’en allant voir. Entre-temps, la comète a filé.

Ce n’est pas un problème de volonté, mais d’habitudes. Ceux qui accomplissent le plus n’ont pas plus de volonté ou d’inspiration que les autres, mais entretiennent de meilleures habitudes. Ils savent que le réconfort est à chercher dans le processus même de la création, et non dans l’œuvre ainsi créée. Ils se lèvent le matin et commencent à travailler sans perdre le temps de tergiverser. Ils reprennent leur routine et s’y fient, sans penser au résultat. Ils ne jouent pas pour une victoire toujours contingente et provisoire, mais pour continuer de jouer.

Prenez Hong Sang-soo par exemple, sur qui j’avais publié un essai dans le premier numéro de la revue Le Courage, il y a de cela une éternité. (Si j’arrêtais de procrastiner, je pourrais le retrouver et le mettre sur mon site. Il y avait un passage intéressant, c’est-à-dire intéressant pour moi, sur le polissage des grains de riz précédant la fermentation du saké.) Hong Sang-soo est si prolifique que j’ai abandonné l’espoir de suivre sa filmographie. Il sort depuis 2007 un à trois films par an (sauf en 2019, peut-être dans une forme d’anticipation des confinements à venir). Comparé à lui, Woody Allen paraît lambiner. Et bien sûr, comme chez Woody Allen, le résultat est inégal ; peu importe, tant que la moyenne est bonne.

La distribution de ses films peine à suivre. Ainsi, n’a paru que cette semaine en France un film de 2022, Walk Up. Et il sort cette année un nouveau film avec Isabelle Huppert, qui a déjà tourné pour lui dans La Caméra de Claire et In Another Country. Je vais moins souvent au cinéma depuis que j’ai des enfants, et vu la sortie imminente de la deuxième partie de Dune, je ne sais pas si j’irai voir Walk Up. Je crois qu’il me faut ces derniers temps plus d’action que d’habitude afin de rester éveillé, et pour ainsi dire j’ai mérité mon Dune.

Hong Sang-soo a fixé quelques constantes pour tenir le rythme (mais je crois qu’il faut inverser le rapport : son rythme de tournage est une conséquence de ses méthodes, non une cause) : une manière très simple de filmer (beaucoup de plans fixes, le recours au zoom), son intérêt exclusif pour un seul et même milieu (les gens du cinéma), des thèmes récurrents, des scènes récurrentes (on boit beaucoup dans ses films), etc. Mais ces constantes lui permettent une infinité de variations. Dans son cas, l’œuvre entière est l’unité de mesure.


Créer n’est pas inventer de nouvelles choses, mais répéter un petit nombre d’éléments caractéristiques (qui le deviennent par ce retour incessant). Le ressouvenir « recombinant » qu’entretient cette répétition permet de découvrir entre eux de nouveaux rapports. Ainsi l’ensō que les moines zen tracent d’un seul geste précis, symbolisant la vacuité en même temps que l’achèvement, n’est-il pas peint une bonne fois pour toutes, mais constamment repris au cours de l’existence. Et c’est par cette reprise inlassable qu’il échappe au domaine univoque des signes, et devient un symbole riche de tout un réseau de contradictions internes (mais c’est là sans doute une lecture encore trop occidentale ; dans la pensée zen, les contraires ne se contredisent pas, mais se complètent, me semble-t-il).

Je me rends compte que les conversations que je relance sans cesse dans ma tête pour continuer d’écrire sont une manière pour moi d’entretenir une habitude, et donc de diminuer l’effroi des commencements. L’esprit n’aime pas l’effort apparent de se lancer dans quoi que ce soit d’exigeant. Il a oublié quel plaisir il en découle, parce qu’il y en a toujours d’autres plus facilement et rapidement satisfaits, mais ô combien moins durables. L’écriture n’est pas le commencement, mais la continuation de quelque chose qui a démarré il y a longtemps.

L’art du ressassement finit là où commence celui du polissage.