L’art étrange de restituer la vie

Écrire consiste à déshabituer le lecteur des clichés qui l’empêchent de voir le monde et ressentir la vie. La littérature rend ainsi l’existence de nouveau étrange.

L’art étrange de restituer la vie
Atelier de Jérôme Bosch, Le Jardin du Paradis (détail), v. 1500–1520. Source : Art Institute of Chicago.

La semaine dernière, je faisais mine d’être déçu de l’adaptation de Dune. Comme spectacle, le film vaut sans doute mieux que ce que j’en dis (et si on le compare à d’autres blockbusters, il est excellent), mais maigre est la substance. J’y ai surtout vu les valeurs de « Hollywood, 2024 » plutôt que celles de « Dune, 10191 » – monde à part, étrange et dangereux, à la fois futuriste et très vieux, pratiquement croulant sous le poids de sa propre stagnation, que viendra bientôt renverser la révolte des Fremens. Ça ne ressemble à rien d’actuel (à part les préoccupations écologiques, absentes du film) et ça ne rime à rien de vouloir combler la distance qui nous sépare d’un tel monde. Qu’il nous demeure un peu étranger fait partie du plaisir de sa découverte. Pourquoi dès lors chercher à le rabattre à tout prix sur nos préoccupations du moment, sur la morale du moment, qui, comme toute morale, se croit supérieure à celle qui la précède et sera critiquée par celle qui lui succèdera ? Toutes ont tort de vouloir avoir raison.

La science-fiction, a priori le genre le plus spéculatif qui soit, semble condamnée à parler d’ici et maintenant. J’ai le même problème avec les films historiques, où l’on voit trop la décontraction moderne sous la rigidité des costumes, le présent sous le passé, etc. Et je devine la raison de tout ça : que les spectateurs s’identifient aux personnages ! En langage hollywoodien, cela veut dire s’identifier à soi-même, cette triste tautologie, plutôt que devenir quelqu’un d’autre. Ah, partir si loin pour épouser son reflet.

Frank Herbert avait trouvé le juste équilibre entre identité et altérité, anciens noms et nouveaux noms (et souvent dans son livre, il y a plus d’un mot pour nommer une chose, comme dans la vie). J’adore compulser le si suggestif « Lexique de l’Imperium » en fin d’ouvrage, qui m’intéresse plus que ses intrigues de cour (mais celles-ci ont enchanté mon adolescence). On reconnaît encore l’humanité dans son livre, toujours égale à elle-même dès qu’il s’agit de prendre ou de garder le pouvoir, mais par le contexte distant on se déprend de ses habitudes et de ses attentes ; enfin peut-on s’ouvrir à l’étrange et voir au-delà de son propre reflet.


Ainsi la vie s’écoule-t-elle, tombant dans le néant. L’automatisation dévore les objets, les habits, les meubles, votre épouse et la peur de la guerre. — Victor Chklovski

Contre le réconfort abrutissant des habitudes, l’écrivain et théoricien russe Victor Chklovski affirme, dans L’Art comme procédé, que l’art a pour rôle de régénérer notre perception des choses et de « rendre la sensation de la vie ». Il nomme étrangisation (je sais, moi non plus) le procédé « qui consiste à compliquer la forme, qui accroît la difficulté et la durée de la perception, car en art, le processus perceptif est une fin en soi et doit être prolongé ». En littérature, cela consiste surtout à se défaire des clichés, qui sont des manières figées de voir les choses, et à douter du pouvoir évocateur des mots.

Les « mots » servent à ne plus voir les choses qu’ils désignent, à ne plus y penser. Voilà pourquoi je n’éprouve aucune révérence à leur égard. Je ne les aime pas. Par contre, les images… condensant une pensée, elles nient une habitude de voir (ou mieux, ignorent la paresse du cliché et proposent quelque chose d’inédit). Il faut bien sûr citer Paul Valéry, qui exprimait cela mieux que moi (ou Chklovski) en seulement deux phrases de son Degas Danse Dessin :

  1. « Observer, c’est, pour la plus grande part, imaginer ce que l’on s’attend à voir. »
  2. « … regarder, c’est-à-dire oublier les noms des choses que l’on voit. »

Une phrase qui ne renouvelle pas notre regard, qui ne nous fait pas « oublier les noms des choses que l’on voit », ne mérite pas qu’on la lise.

C’est pourquoi j’accorde, en lisant ou en écrivant, la plus haute importance à la justesse de ton, seule capable de « rendre la sensation de la vie ». C’est à cela que je pense quand je vous demande parfois, le jeudi soir, de trouver une manière plus naturelle de dire les choses.

Dans Notes sur le cinématographe, Robert Bresson nous donne un indice pour y parvenir :

Évite les sujets trop vastes ou trop lointains où rien ne t’avertit quand tu t’égares. Ou bien n’en prends que ce qui pourrait être mêlé à ta vie et relève de ton expérience.

Et je crois en effet que la plupart des maladresses tiennent au fait qu’on ne ressent pas assez ce dont on parle. Les règles que vous pouvez inventer pour écrire doivent concourir à rendre la vie plus vivante par un accroissement de la sensibilité. Tout le reste peut et doit être sacrifié, y compris le réalisme.

Dans The Novel of the Future, Anaïs Nin nous enjoint à y renoncer par ce mot que je trouve très juste : « … on ne peut trouver la réalité qu’en rejetant le réalisme. » Dans un monde de plus en plus illusoire, le roman à venir sera peut-être pré-réaliste. Peu m’importe, tant qu’il vient et de son étrangeté repousse le néant.

Allez, assez de spéculations pour le moment.